Le biologiste argentin Emiliano Depino travaille avec les oiseaux des Iles Shetland du Sud, mais enregistre également les sons émis par d’autres animaux: manchots, loups et éléphants de mer. A quoi ressemble la journée d’un scientifique en Antarctique ? Federico Bianchini, notre éditeur, a passé un mois sur le continent blanc, a pris des photos et écrit à son retour une chronique interactive qui reprend les sons de cette terre lointaine et invraisemblable.



Par: Federico Bianchini

 

Lundi 10 février 2014, à huit heures et demie du matin environ, le biologiste Emiliano Depino se réveille en ayant oublié ce qu’il a rêvé pendant la nuit. C’est peut-être parce que les paysages de l’Antarctique sont tellement intenses que les rêves, là-bas, ont une certaine pudeur à se manifester. A travers la fenêtre, il voit le gris presque immobile du petit port, le sol blanc : apparemment, il n’y a pas de vent. Ce ne sera pas l’une de ces journées où la nature commande et l’homme ne peut qu’obéir. Il sort de sa chambre dans ce qu’il appelle le « nouveau logement », une sorte de container avec des chambres à chaque côté d’un couloir et, avant d’aller aux toilettes, frappe deux fois à la porte de la chambre où dort Maricel Graña Grilli, sans obtenir de réponse. Au bout du couloir, dans la petite cuisine, il met de l’eau à chauffer pour se faire un thé et mange quelques biscuits, toujours les mêmes, jour après jour, jusqu’à l’écœurement.

 

Petit-déjeuner vite pris, mécaniquement. Très rarement, Depino se lève pour aller prendre son petit-déjeuner dans la maison principale, à environ deux cents mètres de sa chambre. Là-bas, à partir de sept heures et demie, le chef fait les annonces pour la journée et l’un de ses assistants lit le bulletin météo, la prévisibilité du blanc autour de la base, la force du vent. Il y a des tartes, des confitures, de la charcuterie et du café, mais le biologiste préfère se passer de ces délices et dormir un peu plus tard.

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Après avoir lavé sa tasse, il retourne dans la chambre qu’il partage avec le biochimiste Lucas Martínez Alvarez. Il vérifie que tout l’équipement est prêt: la carte mémoire, les piles, les câbles, la caméra, le matériel d’enregistrement. Il met dans son sac à dos quelques noix et des amandes, légères et énergétiques.

 

Il va vers le téléphone du couloir et compose le 3 et le 5. A l’autre bout du fil, une voix rauque lui répond: “cuisine”.

 

- Nous ne déjeunerons pas à la base. Nous sommes sur le point de sortir vers le refuge. Il y aurait-il des restes du dîner de hier soir ou un peu de charcuterie pour nous préparer quelques sandwiches ?

 

- Vous êtes combien ?

 

- Trois.

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- Dans combien de temps vous partez ?

 

- Une demi-heure.

 

- Passez par ici un peu avant – lui dit l’autre au bout du fil.

 

Il voit, à travers la porte ouverte de la chambre, Maricel préparant les filets, les pompes, les tubes pour les échantillons de sang, les GPS.

 

Depino retourne dans sa chambre. S’il était allé au petit-déjeuner, il aurait appris que la météo annonçait un vent de 17 nœuds venant de l’est, des nuages bas jusqu’à 240 mètres, une bonne visibilité (12 kilomètres) et une température de moins trois degrés. De toute façon, en Antarctique on se couvre beaucoup sans poser de questions. La sensation thermique : moins sept degrés.

 

Il met son pantalon thermique, trois paires de chaussettes, l’une sur l’autre. Ensuite, le pantalon en Goretex. Un t-shirt thermique, un deuxième t-shirt, plus chaud, et un survêtement, l’anorak, un bonnet pour se couvrir les oreilles et des gants.

 

Depino n’est pas frileux mais il sait que quand il ne bouge pas, on ressent les degrés en dessous de zéro comme si le vent soufflait dans les veines.

 

Avant de sortir, avec difficulté, il met les bottes presque jusqu’aux genoux. Il actionne le levier métallique qui bloque la porte et permet d’isoler l’intimité de l’expédition des vents furieux et, au bout de quelques pas dans la neige, il sent dans le visage qu’il est en Antarctique.

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Il marche jusqu’à la cuisine de la baraque principale en entendant ses pas dans la glace. Là-bas, il débloque la porte d’entrée, enlève les bottes pour ne pas mouiller le sol. Il va en chaussettes jusqu’à la cuisine, où l’un des assistants lui donne un sac poubelle noir. Il y a dedans un kilo et demi de charcuterie, du pain de campagne et des biscuits.

 

Dans cette géométrie blanche de milliers de kilomètres carrés à la ronde, le baraquement principal et le nouveau, les réservoirs de combustible avec écrit dessus “Carlini”, le laboratoire allemand et l’argentin, brillent de leur couleur orange. Isolés, mais proches entre eux, les cinquante scientifiques et les vingt-cinq militaires partagent leurs vies ici, de janvier à mars, sur la base argentine, située à quelques mètres de la Caleta Potter. Ensuite, le reste de l’année, ils ne sont que seize: un scientifique et quinze militaires, à des milliers de kilomètres de chez eux.

 

—Radio, radio.

 

—…

 

—Radiooooo, radio pour Emiliano.

 

—Oui, ici Walter, Emiliano, bonjour.

 

—Bonjour, Walter. Nous sommes trois, nous sortons vers le refuge, par la côte.

 

—C’est noté. Préviens-nous en arrivant.

 

—Bien reçu. Terminé.

 

—Parfait. Terminé.

 

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Il retrouve Maricel Graña Grilli à la porte du laboratoire. Il inspecte l’équipement et avant de commencer à marcher, fait un commentaire sur un nuage gris, dense et sombre, qui semble cloué à un endroit du ciel.

 

Malgré le mètre quatre-vingt-neuf de Depino, le « skua » qui vole au-dessus de lui doit le voir comme un point noir bougeant lentement et laissant une petite trace de pas dans la neige.

 

Emiliano Depino marche presque sans penser les six kilomètres qui le séparent du refuge. Il ressent sur le visage l’âpreté du froid. Malgré la basse température, le mouvement de la marche réchauffe son corps et le fait même transpirer. Maricel marche devant : anorak orange, sac à dos et bottes noires, ses cheveux bouclés bougent avec le vent.

 

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A droite, l’océan glacial antarctique saupoudré ici et là par des blocs de glace blanche qui brillent, au loin, d’une douce couleur turquoise. Sur la côte, quelques manchots plongent dans l’eau avec des mouvements vifs. D’autres restent debout, immobiles, en attendant on ne sait quel événement qui semble imminent ou tout simplement s’arrêtent-ils pour se livrer à l’intuition (les animaux ne pensent pas), à la perception, abstraits, de l’écoulement de ce que nous appelons le temps.

 

Depino doit faire attention aux loups de mer immobiles, dissimulés par leur mimétisme avec les pierres environnantes, qui dorment ou font semblant de dormir. Leur morsure pourrait entraîner une infection désespérante. A gauche, les coteaux recouverts de neige. Près de la côte, les énormes éléphants de mer, maintenant en période d’engourdissement, se reposent les uns contre les autres, brutaux et inoffensifs.

 

A quelques mètres devant lui, sans relâcher le rythme, marche Maricel. Depino marche en silence. Il entend sa propre respiration, regarde émerveillé le paysage autour de lui et plonge peu à peu dans ses souvenirs, fragments d’histoires transparentes qu’il dispose les unes sur les autres pour regarder à travers. Il pense à l’énorme volière de son grand-père: cardinaux, tarins à tête noire, chardonnerets et « corbatitas » (sporofils à double col). L’agitation du déclenchement général des battements des ailes et les oiseaux volant partout quand il rentrait dans la volière, enfant, il y a vingt ans déjà, avec son filet fait maison, pour essayer d’attraper les oiseaux et leur donner à manger.

 

Il marche et il pense, Depino, à la façon d’attraper ces corps de plumes, rapides, fragiles, qu’il a appris, enfant, avec le papa de sa maman, le grand-père Nelson, et que ses camarades biologistes n’ont appris qu’à l’âge adulte.

 

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Ou comment ils chantent, ou comment ils s’abreuvent, à quel moment ils ont leurs petits, données indispensables quand on cherche à les capturer.

 

En marchant et en pensant, Depino se rappelle que les vendredis il amenait à l’école N° 3 de La Plata, où sa mère travaillait comme professeur d’anglais, un sac à dos avec les affaires de l’école et un autre sac: la canne à pêche, le pantalon, le t-shirt et des chaussettes, et après les cours il embarquait avec ses deux grands-pères dans la Peugeot 504, pour aller à la campagne, à Bavio.

 

De la banquette arrière, Depino demandait avec sa voix aiguë :

 

Pourquoi, papy, une fois capturé, il faut laisser l’oiseau dans une cage avec une forte lumière ?

 

Le grand-père maternel, Nelson, et le grand-père paternel, Hector, répondaient à tour de rôle. Comme il arrive souvent avec les vieilles personnes, chaque question déclenchait des réponses qui s’étiraient, flexibles, et devenaient causerie.

 

—Si nous avons mis cet oiseau en cage à dix-heures du matin, on éclaire la cage de façon à imiter la luminosité du jour ; si la lumière venait à baisser brusquement, l’oiseau pourrait cesser de l’alimenter, s’endormir ou même mourir.

 

-Nous le laissons, suivant le cas, répondaient Hector ou Nelson, avec de la lumière, de l’eau et de la nourriture pour qu’il pense que la journée n’est pas finie.

 

 


 

 

Depino n’est pas fatigué par les allées et les venues du refuge, c’est une affaire de presque tous les jours, sauf en cas de neige intense ou de vent antarctique. La pluie n’est pas un obstacle suffisant pour leur faire interrompre, à Graña Grilli et à lui, leur travail.

 

Depino marche et pense à la recherche lointaine de ces oiseaux de son enfance, aux parcours jusqu’aux moulins avec son grand-père Nelson. Où il y avait de l’eau, il y avait flaque. Où il y avait flaque, il y avait des oiseaux s’abreuvant. Ou dans l’enclos des taureaux, on voyait le sol peuplé des aigrettes rouges des cardinaux. Ou dans la chaleur de l’été, à l’heure de la sieste, caché pendant des heures derrière les rideaux, en attendant le fil à la main que les méfiants pigeons traversent la limite invisible et rentrent dans la trappe tenue ouverte par un bâtonnet en bois, tirer et voir enfin l’animal voltiger confus dans la cage.

 

Au loin, la luminosité du ciel rendue changeante par les nuages gris superposés. On ne voit pas bien si c’est un seul gros nuage ou plusieurs, juxtaposés les uns aux autres, éthérés et englobants, suspendus sur le froid.

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Depino marche et se souvient comment, enfant, il regardait les pigeons capturés, observant dans le détail la couleur gris marbrée du plumage, les pattes dures et sèches, les griffes de l’animal; pour ensuite les libérer, satisfait de ce qu’il avait appris après la longue attente.

 

Depino marche et pense pendant qu’il parcourt la blanche étendue rythmée par le souffle du vent, les bruits de centaines de manchots et la transparence du ciel. Il pense à son grand-père, à ce qu’il a appris de lui, à ce qu’il a voulu lui apprendre, à ce qu’il a compris : que finalement, il aimait marcher à travers champs, que ce n’était pas nécessaire de capturer les oiseaux, qu’il suffisait de s’en approcher, de s’intéresser à eux. Ce n’est pas facile de changer les personnes, et encore moins quand elles sont vieilles et que la vie, à la dure, les a déjà changées.

 

Depino se découvre plongé dans ses pensées, alors qu’il marche sur une nappe de glace. Après un craquement, il sent sa botte s’enfoncer dans un ruisseau d’eau gelée. Il recule, maintenant sans penser au grand-père, à la volière, aux oiseaux, concentré sur la stabilité de la pierre sur laquelle il doit s’appuyer pour ne pas tomber. 

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Graña Grilli va devant, en pensant à Dieu sait quoi. Au loin, un point de couleur intensément orange: aux pieds du coteau, pointe le refuge Eléphant, une modeste maison, essentielle dans ces parages désolés.

 

En arrivant, Depino enlève le haut de l’anorak, son dos dégage de la vapeur, comme si sa peau était un geyser.

 

Après la mise en marche du générateur, de prévenir la base que tout va bien (nous sommes bien arrivés, on se voit ce soir), ils boivent quelques matés. Mais ils ne tardent pas trop, leur travail n’a pas encore commencé et le soleil semble hésiter à se pointer.

 

Ils sortent ensemble. Ils cherchent là où ils savent plus ou moins que se trouve le nid du « skua », un oiseau qui ressemble à une mouette grande et brune. Ils préparent le lance-filet, fait avec une pompe à air comprimé. Ils s’approchent lentement jusqu’à ce que les deux animaux, mâle et femelle, se mettent à les survoler, interrogatifs.

 

Depino vise, couvert par le bruit du vent, et appuie sur la gâchette. Le filet part et capture l’animal, qui tombe à terre en essayant de se débattre à coups d’aile. Graña Grilli se rapproche et, délicatement, prend l’oiseau contre terre. Elle le sort du filet et lui bloque le bec très coupant avec du sparadrap, serré pour éviter qu’il l’ouvre, mais pas trop pour éviter de le blesser ou se blesser elle, au doigt ou à l’œil. L’animal se calme. Elle le prend dans ses bras comme dans un geste d’amour, et d’une certaine façon, vu qu’elle consacre sa vie à l’étude des oiseaux, c’est un geste d’amour. Peu à peu, l’animal se calme. Il porte une bague blanche et bleue à la patte droite, avec son identification: MJL.

 

Depino fait partie de l’équipe de Graña Grilli. Elle prépare une thèse sur le rapport entre l’utilisation de l’espace et l’état nutritionnel des skuas durant la période de reproduction. Ainsi, mâle et femelle sont bagués et portent un GPS. Trois moments sont étudiés : quand le couple couve, la naissance du petit et quand il a déjà toutes ses plumes. Dix jours plus tard, on leur retire l’appareillage et on fait une prise de sang.

 

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Sur ce prélèvement, par une analyse avec des isotopes stables du carbone et de l’azote on peut déterminer l’alimentation de l’animal. On mesure les triglycérides, les acides gras libres et le cholestérol, on évalue la quantité de  graisse dans le corps; on mesure l’acide urique et on sait si l’animal consomme des protéines des muscles ou s’il peut les synthétiser ; s’il a de quoi s’alimenter lui-même et l’oisillon et s’il peut grossir ou si, au contraire, alimenter le petit le fait faiblir vers la mort. Ces données sont analysées au regard des parcours effectués par l’animal dans les derniers jours, tirés du GPS et reconstruits sur ordinateur, qui les dessine sur une carte. Si le skua va loin pour chercher la nourriture, le nid reste sans protection et peut être attaqué par d’autres skuas, charognards, traîtres, qui attaquent les nids.

 

Graña Grilli analyse également sur vitre l’échantillon sanguin pour voir les globules blancs au microscope. En situation de stress, manque d’aliment ou agression de prédateurs, c’est le système immunologique que l’animal supprime en premier.

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MJL semble s’y plaire dans les bras de Maricel. Ensuite, il est mis dans un sac en serpillère équipé d’une balance dans sa partie supérieure : l’animal pèse 1.575 grammes. On lui fait un prélèvement de sang, auquel on ajoute de l’héparine, chaîne de polysaccharides, pour éviter la coagulation. A 14 h, on lui enlève le GPS, classé comme S26.

 

Ensuite on le relâche, et MJL survole les scientifiques avant de prendre la direction de la mer. Depino répète la procédure de charge et lancement du filet visant le petit (MAC). Ils le mesurent en silence, peut-être pour ne pas déranger l’animal, ou parce qu’ils sont concentrés à le traiter avec soin lors de ce contact qui sera peut-être le seul de sa vie avec des êtres humains et qu’ils souhaitent le plus bref possible. Son torse mesure 69,12 mm et son bec 41,06 mm.

 

Plus tard, l’autre exemplaire adulte (MBM) pèsera 1.800 grammes. Son GPS (S39) sera récupéré à 15 h.

 

Il y a dix ans, sur l’île “25 de Mayo”, il y avait plus de trente nids de skuas et, quelques mois plus tard, une trentaine d’oisillons. Aujourd’hui, il y a quatorze nids et seulement deux petits survivront. Même si d’autres causes sont à l’étude, on suppose que cette réduction est due essentiellement au réchauffement de la planète, au changement climatique : le krill, qui est la base de la chaîne trophique, se reproduit sous les plaques de banquise, glaces superficielles. Si la quantité de glace flottante diminue, le krill diminue, c’est-à-dire, moins de source alimentaire pour le reste des animaux.

 

Une fois le travail terminé, de retour déjà au refuge, ils mangent un sandwich de charcuterie, boivent du maté. Graña Grilli propose de retourner à la base pour porter les prélèvements au laboratoire et laisser un peu Depino au refuge pour qu’il puisse se consacrer à ce qu’il aime le plus faire ici : enregistrer les sons des animaux.

 

La première année de son séjour en Antarctique, Emiliano Depino a eu beaucoup de temps libre. Il n’avait pris ni livres, ni séries, ni films. Rien. Ici c’est facile de se refermer sur soi-même. Ils avaient déjà démonté le refuge, tout préparé pour partir mais, à cause du climat, ils ont été obligés de rester encore dix jours. Dix jours sans rien d’autre à faire que d’attendre.

 

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Dix jours pendant lesquels Depino pensait que les colonies de manchots, de skuas et d’éléphants de mer étaient parties. Et le bateau, le Beagle, qui n’arrivait pas. La fenêtre climatique, le bon moment pour quitter la base, qui ne s’ouvrait pas, et l’enfermement, et les phrases répétées.

 

-Qu’est-ce que je fais ici ?

 

-Qu’est-ce que je fais ici ?

 

-Qu’est-ce que je fais ?

 

Le temps devenait épais, dense, presque solide. Et les pensées, comme des satellites dans l’espace, tournaient par inertie, sur elles-mêmes et les unes autour des autres. Il pensait à sa fiancée, María Florencia Lo Castro, à son père Marcelo, à sa mère Sandra, à ses frères Mariano et Florencia. Il ne savait pas quoi faire. A ce moment-là, Depino sentit la force de la nature.

 

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Il s’est rendu compte qu’en ville, nous sommes habitués à autre chose. Nous pressons des boutons, nous allumons, nous éteignons, nous allons où nous voulons : nous décidons. En Antarctique, c’est le climat qui commande. Il pense au commentaire d’un ami, qui lui disait son envie de téléphoner à son père, mort quelques jours auparavant. Depino compare dans son esprit l’isolement antarctique et la mort.

 

Cette fois-ci, il est venu mieux préparé : il a pris des films, des livres, un travail inachevé sur les râles brunoirs (des petits oiseaux qui marchent, volent peu ou pas, qui se déplacent au sol et grimpent au feuillage en bord de forêt) et surtout, le magnétophone.

 

Depino a commencé à enregistrer des sons d’oiseaux lors d’un cours qu’il avait pris en deuxième année de fac, en 2007. Ensuite, son oncle lui offrit une parabole fabriquée avec un saladier, un micro et un magnétophone à cassettes.

 

Un an après, un autre cours. Avec une bourse “encouragement à la vocation scientifique” du Conseil Interuniversitaire National argentin, il put s’acheter un micro plus perfectionné. Un ami, qui enregistrait aussi, fui offrit pour son anniversaire un plat de parabole qu’un chercheur avait utilisé en Alaska.

 

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Ensuite, avec une perceuse à roto-percuteur, une pièce de vélo et un tuyau plastique, Depino fabriqua l’appareil avec lequel il enregistre aujourd’hui éléphants et loups de mer, mouettes antarctiques, pétrels géants, pétrels des  tempêtes, océanites à ventre blanc, manchots papous, adélie, manchots à jugulaire, pigeons antarctiques, mouettes cuisinières, skuas et, même sans faire exprès, le vent aussi. Parce qu’ici, le vent adhère au paysage comme la peau adhère au corps. Il ne siffle pas quand il passe entre les arbres, il crie, rauque et bestial. Il souffle sans arrêt, il asservit.

 

Depino marche, orange sur fond blanc, en orientant cette sorte de parapluie ouvert qui fait rebondir les sons vers le centre, où le biologiste place avec précision le micro poilu.

 

Il s’assoit, près de l’endroit où sont les manchots. Il est pure patience. Il résiste au froid: il cible et il écoute. Quand il entend quelque chose d’intéressant, il presse le bouton et le magnétophone enregistre ce qui s’est passé deux secondes avant.

 

Il pointe son micro sur un manchot adélie qui bat des ailes et regarde vers le haut. A l’aide du micro, Depino détecte un doux “tac, tac, tac” avant le chant qui, autrement, se perdrait au milieu du brouhaha, s’envolerait vers la mer. Le micro est tellement sensible que le biologiste doit y aller tout seul et en faisant très attention : le moindre frôlement des vêtements, de bruit de pas, un éternuement, peuvent ruiner l’enregistrement.

 

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Et c’est difficile : parce que les manchots ne chantent pas, ou parce que le micro ne les capte pas bien, ou parce qu’il y a beaucoup de bruit : ils ne font pas de vocalises complexes, ou variées, ou à heure fixe, comme d’autres espèces. Et le vent, surtout le vent. 

 

Quelques jours plus tard, dans la chambre du nouveau logement ou dans le laboratoire, Depino réécoutera les enregistrements. Il en choisira quelques-uns, les meilleurs, leur donnera un format (entre moins douze et moins trois décibels, en qualité 24 bits et 96 kilohertz) et les enverra par mail au laboratoire de l’Université Cornell, à Ithaque, aux Etats-Unis, où fonctionne une bibliothèque mondiale de sons d’oiseaux. Là-bas, les enregistrements sont nettoyés du bruit environnant et le son est retravaillé. Ensuite, les enregistrements ainsi traités sont remis aux contributeurs et à la fois intégrés à la bibliothèque publique sous leur nom.

 

Mais pas maintenant. Il vient de se rendre compte que le bruit émis par le manchot adélie est un bruit de défense, un son de faible volume, une sorte de cacardement. Il ne plonge pas dans ses souvenirs, il se concentre avec délice sur le bruit de l’animal.

 

Quelques minutes plus tard, il parle au magnétophone. Il enregistre : espèce, situation, date, point GPS, comportement de l’animal, données sur le climat, beaucoup de vent ou peu de vent, s’il s’agit d’un chant naturel ou de la réponse à une imitation faite par lui. Car certaines espèces chantent en toute tranquillité dans leur territoire et quand elles voient le biologiste arriver, habillé en orange, se mettent à crier, fort et de façon répétitive. Et il faut le signaler, car ce n’est pas pareil.

 

Ensuite, il revient au refuge. Il récupère l’équipement et appelle la base. Il prévient qu’il va sortir. Il marche en regardant le paysage.

 

A peine arrivé, le soleil se couche sur les Shetlands du Sud et la lumière semble s’amenuiser. Au loin, derrière les nuages, avec le coucher de soleil, la glace devient orange et ensuite jaune. Depino prend des photos, assis à côté du phare : dans son viseur, les ombres obscures sur l’horizon qui aveugle.

 

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Ensuite, en entrant dans la base, il sent dans le corps la fatigue cumulée de la journée. Il laisse les vêtements loin de la chambre : l’odeur à skua, à manchot, à éléphant de mer. Il se détend peu à peu. Peut-être échangera-t-il quelques mots avec Lucas, son camarade de chambre, peut-être fera-t-il le tour de la base, verra qui est là pour faire un peu de conversation, boira quelques matés. Ou peut-être ira-t-il au gymnase, voir s’il y a quelqu’un pour faire un ping-pong.

 

Tout à l’heure, tôt, viendra le dîner. Ensuite, des lettres ou un jeu, lire un peu ou voir un film, s’endormir peu à peu et peut-être rêver d’une terre pâle et invraisemblable, aussi lointaine qu’incroyable.

 

Photos: Federico Bianchini

Traduction non officielle/Traducción no oficial. Traduit par le département de traductions de l’Ambassade Argentine en France

 


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