François est arrivé au Paraguay pour recevoir des ovations mais également des pressions et des réclamations. Au milieu de l’euphorie, un quartier lui demande d’intercéder pour ses terres. Ailleurs, sur son parcours, les conflits sociaux et religieux ont aussi provoqué des tensions et des frictions. Le problème l’a précédé, et il a déjà agi politiquement :il a dépêché des enquêteurs auprès de diocèses, fait déplacer des évêques et fait passer des messages ponctuels dans les discours édités par la presse locale. Dans la boue, à BañadoNorte[NdT: quartier pauvre d’Asunción situé sur d’anciens marécages], le chroniqueur Diego Geddes et le sociologue Pablo Semán racontent la haine à l’égard des pauvres, parlentdes pensionnaires des internats catholiques, de la militance politique et religieuse du pays guarani.



 

Par: Pablo Semán et Diego Geddes
Images: Eduardo Carrera

 

Traduction: Pascale Cognet

 

La veille des habitants du BañadoNorte s’achève à l’instant où l’hélicoptère des militaires survole pour la première fois le ciel de ce quartier pauvre, au bord de la rivière Paraguay. Rien de ce qui s’est produit dans la boue paraguayenne au cours de la matinée du dimanche ne souffre une description générique du  type « le Pape a donné sa bénédiction ». Sur le terrain de football fangeux, recouvert par la montée récente des eaux de la rivière, les femmes crient comme pour l’arrivée d’une star de rock. Comme dans les grands shows contemporains, les téléphones portables énormes, aux écrans fissurés, enregistrent tout. A 8 heures 16, une minute à peine plus tard que prévu, François est enfin avec nous et les fidèles ne sentent plus la fatigue des corps après une nuit sans sommeil.

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Le public de  rock adule sans se poser de questions ; dans le Bañado, il en va autrement. François s’installe bien sur une chaise au dossier blanc et jaune, et s’apprête à écouter pour la énième fois les danses, chansons et demandes d’un autre peuple latino-américain. Il sourit ; son énergie montre qu’il s’agit de la première manifestation de la journée, mais  au bout de sept jours de tournée déjà, à travers trois pays, la fatigue se fait aussi sentir.

 

La première à prendre la parole est María Adolfina García, une dirigeante du mouvement social qui ne perd pas de temps.Elle profite de ses cinq minutes pour expliquer ce que réclament les habitants d’El Bañado : le démantèlement des terres provoque un exil forcé des paysans.« Nous avons obtenu cette terre, nous avons construit ce quartier, cette terre nous appartient, nous voulons un logement digne, l’Etat ne nous voit pas d’un bon œil, pour l’Etat ce qui compte ce ne sont pas nos besoins mais nous ». Les quatre mille personnes présentes à la cérémonie crient : « C’est vrai » à chaque phrase d’Adolfina au cours de ses cinq minutes de parole. Un acquiescement bien plus fort que des applaudissements ou même qu’une ovation.

 

L’oratrice suivante est Angélica Viveros, une autre militante des organisations qui réclament la propriété des terres desBañados. Chacune de ses phrases est également ponctuée d’un « C’est vrai ! », chaque fois plus résolu : « Paraguay impose la politique de la pauvreté » « C’est vrai », « L’église dont nous voulons, c’est celle qui accompagne ses fidèles dans la lutte pour sa terre », « C’est vrai ! ». Le discours d’Angélica s’achève et sa sœur, qui regarde depuis le terrain de football, pleure. Elle n’est pas la seule à pleurer. Si au début cela avait des airs de bienvenue pour une star de rock, là, la tension n’est plus la même. Sans conteste, ces gens aiment le Pape. Ils le lui font savoir avec des banderoles, des ballons, des chansons, des lettres, des dessins. Cependant, ils n’ont pas voulu noyer leurs attentesdans des demandes de bénédictions quelconques. La très sainte trinité de François « Terre, toit et travail »,ici est d’une réalité terrible. Le déplacement vers d’autres communes où il n’y a ni services, ni travail, ni transport n’est pas envisageable pour ceux qui disent ; si vous nous déplacez ailleurs, vous devez tout nous fournir.

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Sur la rive de la rivière Paraguay, dans les bañados nord et sud, vit environ plus de 20% des habitants d’Asunción. Ce sont des zones inondables qui, avec la croissance de la population, l’expansion de l’économie extrêmement concentrée de l’agro élevage et la limitation des terres disponibles dans la ville, sont devenues des biens très recherchés pour des projetsd’investissement immobilier et commercial. En fait, une partie dubañado a été attribuée à des firmes qui ont apporté des améliorations aux terrains et y ont  installé des hangars, des lieux de vente et de grands espaces verts avec vue sur la rivière. La situation tombe à pic pour la visite du Pape, lequel a mentionné de façon générale ce qui se joue ici en particulier : l’avenir des habitants du bañado dont la présence constitue un obstacle à la rentabilité des différents intérêts économiques.

 

Les habitants du bañado le savent bien et c’est pour cela que la réceptionqu’ils ont organisée pour Françoisne manque pas de singularité. Le quartier se pare comme un décor pour un tournage : la partie des rues que parcourra le Pape a été améliorée funestement avec des pierres qui retiennent la boue et les cuisines des maisons ; des organisations liées à l’église préparent des corbeilles de fruits et des beignets sur des feux à bois qui ont trois ou quatre compartiments pour la fébrile dégustation gastronomique. Le charbon ardent est aspergé de sucre et de maté, base de l’infusion qui accompagnera la nuit de veille. [NdT : au Paraguay, maté cocido : infusion obtenue en faisant caraméliser d’abord  la yerba maté avec du sucre et un charbon ardent auquel on ajoute de l’eau].

 

Cependant,là n’est pas la singularité.Ce qui n’est pas naturel,c’est la présence des affiches qui jalonnent le chemin  au long duquel s’est déplacé le cortège du Vatican. Il y est dit : « la terre appartient à ceux qui l’habitent : titres de propriété pour les habitants du  bañado », « Plus d’inondations : protection des rives maintenant ! ». Dans le quartier, on a rompu l’ordre implicite de n’entonner, n’énoncer, n’écrire ou n’exprimer rien d’autre que des « intentions religieuses ». Les habitants  comprennent que la parole du Pape non seulement renforcera leur foi mais aussi leur position face à la pression qui s’est déchaînéeautour des terres. On a planifié un déplacement qui ne tient aucun compte de la présence pendant des décennies des familles des bañados. La visite du Pape est le terrain d’une bataille sordide.

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Rencontre  avec le Diable

 

C’était en partie prévisible et c’est devenu criant au cours d’une autre expérience qui est une expression de la haine envers les pauvres. Salle de presse de la CONMEBOL [NdT : acronyme pour la Confédération Sud-américaine de Football dont le siège se trouve à Luque, Paraguay]).Discussion avec une journaliste paraguayenne au milieu des commodités emblématiques d’une des organisations les plus corrompues de la planète. Elle parle et donne mille explications qui fusent comme des coups d’aiguillon à chaque fois que quelqu’un exprime avec une certaine modération des points de vue contradictoires.

 

La journaliste s’inquiète devant notre sympathie implicite envers le geste du Pape de se rendre à Bañado Nord. Elle est lasse d’entendre dire «  les malheureux »,ceux que l’on appelle d’après elle à tort “les nécessiteux”. Le mot guaraní « angá » est un euphémisme. Ils ne sont victimes de rien. Ilssont  là  parce qu’ils le“veulent” :

 

 

—Ils restent, il y aune inondation et ensuite il faut rassembler des vêtements pour leur donner.

 

Quand on lui répond  calmement qu’ils sont dans cette zone depuis soixante ans et qu’ils ont peut-être besoin d’améliorations réalisables, elle monte sur ses grands chevaux et explique avec suffisance:

 

—Ces gens-là, on leur a déjà proposé des plans pour qu’ils partent ailleurs.

 

—Où?

 

Vers des communes limitrophes dont elle a déjà dit qu’elles n’étaient pas loin mais pour lesquelles, répond-elle, faute de transport public fréquent et à cause de la quantité de voitures, les temps de transports sont très longs.

 

Les processus de métropolisation multiplient les efforts des travailleurs les plus pauvres et rongent leurs rémunérations. Il est compréhensible alors, que ces gens aient leurs raisons pour rester dans le bañado : ils travaillent à Asunción et s’ils partaient pour d’autres municipalités, ils perdraient leur emploi.La journaliste répond avec une ambigüité qui en réalité procède d’une stratégie pour son argumentation:

 

—Je ne prétends pas que  tout ce que fait le gouvernement soit  bien mais il fait quelque chose.

 

Elle propose de considérer comme bon ce “quelque chose” malgré le fait qu’elle-même ne soit pas en capacité de dire pourquoi ce plan de relocalisation est si bon. « Toutes ces personnes ont un travail avec l’état, parce qu’ils constituent la base électorale  du gouvernement » dit-elle. Pour elle, semble-t-il, ils ne devraient pas vivre dans le bañado et ne devraient pas non plus avoir du travail. Puisque qu’ils sont de trop, où devraient-ils aller pour  l’on ne les remarque pas ?

 

A ne pas oublier: le catholicisme accueille tout le monde, les habitants du bañado, la journaliste d’un média local qui ne peut pas les voir même de près, les ministres qui ont reçu le Pape, les membres des organisations sociales qui lui ont demandé des perspectives sur un mode de développement qui prenne en considération la justice.

 

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Le bañado partie II: prêtres,  habitants et manœuvres

 

Le Père Alberto Luna, Provincial des Jésuites au Paraguay, est conscient de cette pluralité contradictoire.Rien de mieux pour le définir qu’une décision existentielle.Il vit depuis six ans dans le Bañado Nord.Catholiques, ils le sont tous et si le catholicisme reflète les contradictions de la société paraguayenne, la décision de Luna prend une dimension particulière : il a choisi sa résidence à travers un acte qui ne peut se comprendre que comme une façon d’accompagner les requêtes des habitants. Face aux tentatives de redessiner la ville et une partie de la société qui hait les pauvres et trouve aussi refuge dans le catholicisme. La présence de Luna devance le parcours et les positions du Pape.

 

Notre guide au bañado est professeure à l’Université Catholique et a partagé avec Luna un espace de militance sociale avec un très grand nombre de catholiques qui aujourd’hui, pour diverses raisons, se sont retirés chez eux, ou, en moindre nombre, dans quelques formations de gauche. Elle connait bien la zone et met de grands espoirs en François. De son point de vue, il est clair que les gens du quartier profiteront de la présence du Pape pour faire des réclamations aux hommes politiques locaux. A première vue, cela semble raisonnable. La direction que vont prendre les réclamations s’avèrera surprenante par la suite.

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A minuit, huit heures avant son arrivée, surgit le premier groupe de camions des Forces Armées paraguayennes. De l’arrière, descendent des centaines de soldats, tous avec des mitraillettes tellement  clinquantes qu’on dirait des jouets. A deux heures du matin, un autre groupe d’officiers habillés en civil, tous les mêmes, de la coupe de cheveux à la couleur des brodequins. Sans parler des gardiens en costume cravate, appartenant au cortège officiel.Et  d’autres officiers en bleu ciel, qui arrivent juste à l’heure. Et trois hélicoptères qui survolent la zone pendant les 45 minutes que va durer la visite. Et un contrôle exhaustif des laissez-passer des journalistes et des reporters photographiques, chaque fois qu’ils déambulent dans le quartier pendant la veille de la nuit. Un officier militaire demande le laissez-passer au photographe Eduardo Carrera, ensuite ses papiers, il l’interroge sur sa date de naissance et ensuite exige le code barre de son laissez-passer.

 

—On ne m’avait jamais demandé cela de ma vie- dit Carrera. L’officier lui dit que c’est ok et lui présente des excuses.

 

Dans le même coin de rue, un groupe de jeunes écoute de la musique électronique en buvant des bières sur le trottoir. Un officier en civil arrête un journaliste, le conduit dans un couloir loin du bruit et lui demande s’il est colombien. Après vérifications, il lui présente également ses excuses. Il ne s’agit pas d’un moment inconfortable, pas même violent. C’est une véritable opération de sécurité, dans un quartier où  l’on rencontre peu de chroniqueurs disposés à passer la nuit.

 

—Jamais un paraguayen n’a attendu tant de temps pour entendre parler un argentin- dit Nery, dans un coin de rue du quartier, tout en proposant  une bière (4 mille guaranis la cannette, un peu moins d’un dollar). Comme ce sera la première d’une longue série de cannettes de la nuit,  Nery accroche un sac qui sert de poubelles. Avec la femme paraguayenne, le dialogue est franc, profond, plus accessible. Elles sont toujours le moteur de tout ce qui se passe au niveau de la communauté.

 

“La femme paraguayenne est la plus glorieuse de toutes” a dit François dans son premier discours. Avec l’homme du Paraguay, c’est un peu plus compliqué. Il regarde avec méfiance, marque son territoire lorsqu’un étranger s’adresse à sa femme. Le football aide un peu. Mais nul besoin avec Nery, elle parle facilement et est disposée à raconter son histoire. Elle a un passé de militante au parti communiste. Elle a écrit dans un journal de quartier à l’époque de Stroessner et quelques-uns de ses amis ont dû s’exiler à Mar delPlata. Elle a envie de parler de son quartier, de ses gouvernants. De Cartes, le président, elle dit ce que dit la majorité de ceux de sa classe. Qu’il est millionnaire, qu’il gouverne pour ses amis, qu’il ne sert à rien. Et elle croit en François, en ce que le Pape à l’habitude de dire entre les lignes, aux réponses qu’il donne à ceux qui lui parlent franchement.

 

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C’est le Père Ireneo Valdez Colman qui reçoit François. Costaud, corpulent, il a des mains énormes et une voix grave et porte un pullover en grosse laine malgré la chaleur. Il est arrivé de Missionesà la Chapelle San Juan, il y a un an et quatre mois et c’est lui qui reçoit François. « Vous avez eu de la chance, Mon Père, vous venez tout juste d’arriver et c’est à vous de recevoir le Pape » lui dit-on ; « De la chance, moi ?, le jour où je suis arrivé, il y avait un mètre d’eau. Le terrain de football était inondé. Tu trouves que j’ai de la chance ? » Il a 54 ans, vit dans le bañado avec le Père Alberto Luna et a été ordonné père jésuite à 38 ans.

 

Il aspirait tout juste à être maître de novices, et voilà qu’il termine en coordonnant la visite d’un Saint Père. Le bras droit d’Irénée est Elizabeth LeiteFigueredo. Elle est née à Bañado Nord, a étudié dans les écoles de jésuites du quartier et a réussi à être comptable. Elle contrôle la caisse. Rien n’est signé sans son consentement. C’est une de ces super-femmes que le Pape vante, même s’il ne débat pas et ne laisse pas avancer la discussion sur le rôle subordonné des femmes dans la structure ecclésiale. Il y a aussi Miriam. Elle n’a pas pu avoir d’enfants (elle a fait quatre fausses couches), mais elle dit qu’elle en a parlé avec des amis curés et que cela a peut-être été une bénédiction : avec des enfants, elle n’aurait pu se consacrer autant à l’Eglise.

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Miriam part au terrain, il reste encore quelques détails à régler pour l’évènement de demain.Ses belles sœurs se mettent à parler. L’une d’elles a vécu en Argentine et l’autre en Espagne, mais elles ont choisi de rentrer. « Je ne saurai l’expliquer, mais là dans ton cœur, quelque chose te dit que tu dois rentrer », dit l’une d’elles. «  Ma fille aînée a vécu en Espagne jusqu’à six ans et me demande pourquoi nous sommes revenues. Elle dit qu’ici il ya des ordures dans la rue et là-bas, tout était plus propre. Je ne sais pas si j’ai bien fait, mais c’est comme ça que je l’ai ressenti ». Cette terre fangeuse et humide, c’est chez elle.

 

François a été attentif immédiatement (et de façon positive)à la demande la plus forte des habitants des bañados. Il a semblé aussi avoir compris le conflit qui se cachait derrière. A la fin des mots qu’il a employés pour faire appel sur cette terre à la solidarité et faire naître des vocations de nouveaux prêtres, il a fait une référence qui n’a été ni étonnante ni énigmatique. C’est évident : il s’adressait aux habitants du bañado à qui il a dit: « ne laissez pas le Diable vous diviser ». Il ne s’agissait pas d’un avertissement d’ordre général mais il semblait se référer particulièrement à ce qui s’était produit avant son arrivée.La rumeur a parcouru le quartier. Venait d’arriver une demande du parti Colorado, réseau politique le plus étendu et actif du Paraguay. Le parti de l’actuel président Horacio Cartes voulait obtenir 300 invitations pour ses militants.

 

—Tu les vois, ils sont, là —,  nous disent-ils.

 

Au fond du terrain, avec des gilets jaunes portant l’inscription « Nous sommes à votre service », des représentants du parti Colorado s’avancent. Les dirigeants Catholiques les ont désavouéslorsqu’ils ont parlé devant le Pape. Ils ont expliqué que leur présence était opportuniste et ils ont critiqué l’Etat parce que, selon ces militants catholiques, il ne regarde pas Bañado d’un œil  bienveillant. L’avertissement de François, à ce moment- là, semblait tenir compte de la tension suscitée par cette demande d’invitations de dernière minute qui, consciemment ou non, étaitune provocation.

 

La chronique de la télévision a cité ces mots avec des références semblables à celles de la journaliste de la CONMEBOL. Pour les journalistes de la télé, les parolesdes orateurs du quartier ont dépassé leur pensée : ils sont passés du religieux au politique, du grand au petit. Et une autocritique était nécessaire. Ils n’ont rien dit à propos du Pape qui a débuté son discours en disant que la terre appartenait aux habitants du bañado. La parole du Pape avalise les aspirations des habitants, mais celles-ci devront se confronter aux critères et aux pouvoirs qui ne sont en rien en accord avec l’esprit de ce qui a été dit.

 

 

Au Paraguay  comme dans le Bañado

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Les mêmes tensions qui ont surgilors de la visite du Pape au bañado ont été présentes tout au long de son parcours au Paraguay et plus particulièrement lors de la rencontre avec des représentants d’organisations de paysans et de peuples natifs. Cependant dans la foule choisie par les amphitryons, curieusement le concept de société civile a pris de l’importance, avec la présence du ministre de la Planification José Salinas. Sur l’estrade où le Pape a prolongé son magistère dans lequel il prône le dialogue, la fraternité et la critique  à « l’économie sans visage », la société présente alors a mis en cause le sens et le bien-fondé de sa visite. Il y a eu des sifflements pendant qu’une économiste du gouvernement décrivait avec fascination la croissance du pays, et lorsque le président Cartes est apparu. «  Finie la dictature » a-t-on crié lorsque la police a voulu retirer le drapeau à quelques syndicalistes, drapeaux qui remémoraient le massacre deCuruguaty, à l’origine de la manœuvreputschiste contre Fernando Lugo en 2012. Ce jugement a lieu en ce moment à Asunción sous le regard attentif d’observateurs internationaux.

 

Le terrain qu’a foulé François au Paraguay n’est pas tranquille, sa surface est secouée par des affrontements sociaux et ecclésiastiques qui ne font pas que le précéder. François les connaît autant ou plus  que le conflit du Bañado. Il a même eu une politique influente à ce propos : il a dépêché des enquêteurs auprès d’un diocèse, il a déplacédes Evêques dans un autre cas et a nommé de nouveaux évêques dans deux autres cas. Dans chacune de ces circonstances, il a promu des cadres en accord avec son message et ses gestes : des prêtres très bien insérés. Quelques-uns d’entre eux avaient des fonctions bureaucratiques au Vatican et ont senti renaître leur vocation pastorale stimuléspar François par un  retour sur le  terrain.

 

Pour ceux qui s’interrogent sur l’intention des  gestes, voilà les réponses : la politique de promotion de cadres que réalise la papauté. Dans ce cas, on peut voir que les gestes sont suivis d’action. Même si cela ne s’ajuste pas parfaitement. Il y a de quoi : les forces qui résistent à l’orientation papale dans la société et l’église paraguayenne ne cessent de se faire sentir à chaque moment.Si les médias ont critiqué les expressions « déplacées » des habitants du bañado, un quotidien à grand tirage a laissé un espace pour une colonne qui montrait de la sympathie et une connexion  avec François. Elle était signée deLivieres Plano, l’évêque du diocèse auprès duquel François était intervenu pour des irrégularités morales et économiques. Le jeu n’est pas innocent : elle tente de réhabiliter une figure remise en cause par François depuis Rome le jour même où le Pape se trouve à Asunción.

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L’Eglise catholique a été le terrain d’une bataille intense qui n’est pas encore résolue. Pendant la chute de la dictature de Stroessner, les secteurs progressistes avaient joué un rôle important. Ensuite, ils ont dû céder devant la pression des conservateurs qui,grâce à la présence et au soutien de Jean Paul II qui se méfiait de tout ce qui ressemblait à la théologie de la libération et à des remises en cause sociales,avaient renforcé leurs rangs. Ces secteurs ont été tellement prédominants que la propre Eglise catholique paraguayenne non seulement n’a pas appuyé  Lugo contre ses détracteurs mais  a fini pardonner son accord pour sarévocation.A cette occasion, Claudio Giménez, Evêque de Caacupé et  Edmundo Valenzuela, actuel Archevêque  d’ Asunción, ont cédé à la manœuvre putschiste contre le gouvernement constitué démocratiquement. Les brises annonciatrices avec le nouveau Papequi se sont consolidées avec cette tournée, agissent à contre-courant d’une tendance historique forte qu’il sera difficile de dépasser. En plus des fruits annoncés avec les nouvelles nominations, on commence à en observer quelques-uns chez ces catholiques qui avaient jeté l’éponge quand la domination conservatrice s’était manifestée avec force.

 

Quelques dévots refusent de donner leurs noms. Ils nous confient : « François ne peut pas faire beaucoup de bien à cette Eglise. C’est pour cela qu’aujourd’hui je salue sa présence parmi nous. Sa chaleur, sa transparence, sa simplicité, son naturel manifesté dans ses interventions, offrant une leçon de vie sans en appeler à des lieux communs d’une religion creuse et vide, sont le témoignage d’une personnalité attirante, provocante qui invite au dialogue et à la communion ».

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Pour eux, c’est comme « une brise matinale » ; elle apporte un renouveau, rajeunit et offre de nouvelles espérances. « Avec cette Eglise de François, celle qui encourage le dialogue et reconnaît la diversité, on peut dialoguer, on peut trouver des consensus, on peut exprimer des désaccords en toute liberté », disent-ils.  On ne pourrait dire d’aucune façon que pour ces secteurs tout marche sur des roulettes : ces jours ci, le parlement paraguayen bloque des projets concernant la diversité et la violence domestique. Le tout avec l’appui de l’Eglise catholique. C’est-à-dire, avec l’appui des secteurs qui dépassent ceux qui sont traditionnellement conservateurs qui ne s’émeuvent ni de François, ni de la mondialisation, ni des mouvements sociaux. Le Pape aide peut-être, mais en aucun cas il ne peut ou ne veut résoudre tout ce qui préoccupe nombre de ceux qui ont témoigné de sa visite. A 9 heures précises, le Pape quitte le Bañado Nord. Les hélicoptères partent comme des flèches pour devancer l’arrivée de François auprès d’autres foules.


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