L’antipéronisme est souvent qualifié de gorille, cipaye, antipopulaire, trotskyste, libéral, bourgeois, mou et oligarque. Mais parmi les nombreux penseurs qui ont critiqué Perón, certains brillent d’une fine intelligence à l’heure de le défénestrer lui, Evita, et le système politique, économique et culturel qu’il a proposé. Loin d’être acrimonieux, ces critiques ont des styles sensuels, caustiques et aimables à la fois.



Illustration de couverture: Profils en face à face – Encre sur papier, 50 x 70 cm, 2002.

 

                                Ma présence dans ton destin, aide-t-elle mon propre destin?

                                Juana Bignozzi

 

I

 

Durant les soixante-dix ans de son existence, l’antipéronisme a été qualifié de « contrera » (opposition systématique), gorille, cipaye, antipopulaire, trotskyste, libéral, bourgeois, mou, oligarque, et j’en passe. La relation à son objet, le péronisme, est souvent basée sur des idées pauvres, des positionnements de classe en forme de posture de défense de la démocratie, l’incapacité à comprendre les frictions publiques et les caprices. Souvent, l’antipéronisme n’est que simple violence et réaction, une dialectique peureuse et fâcheuse, un langage peu intéressant encore présent dans la contestation télévisuelle ou sur les réseaux sociaux. Cependant, certaines interventions sont très au-dessus du lot, par leur envergure critique et le renouveau de leur analyse. Elles rentrent à l’intérieur du péronisme, acceptent son rôle et se résignent presque à son éternité. A ces moments-là, l’antipéronisme réussit à comprendre certaines choses, à s’approcher avec curiosité de son ennemi, et à expliquer avec des mots renouvelés un mal d’anthologie. Il y a eu beaucoup d’antipéronismes. Ceux qui ont suivi l’Union Démocratique, les catholiques fervents, ceux qui étaient dans le sillage de la revue « Sur », les universitaires de l’époque de José Luis Romero, ancien doyen de l’Université de Buenos Aires; il y a eu des antipéronismes esthétiques, politiques, militaires, religieux, scientifiques et littéraires.

 

L’antipéronisme est un conflit, donc aussi une inconnue. Dans la trace qu’il laisse encore, on aperçoit des enjeux sociaux impliquant des savoirs cassés et vitaux. Comme tout problème, il est mieux pensé à l’occasion d’expériences extrêmes. J’appelle ici « expérience » la lecture de certains livres.

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Certains faits, certains noms, deviennent parfois des obsessions et accompagnent la personne durant toute sa vie; obsessions qui prendront chez eux le pouvoir d’un dieu duquel ils deviendront dévots. La critique obsessionnelle n’a jamais de certitudes, ne peut jamais finir de ciseler son jugement car les problèmes qu’elle étudie reviennent souvent dans la thématique publique, sont réinterprétés par des mots redéfinis ou inconfortables lors de ces temps nouveaux, qui deviendront par la suite de nouveau le vieux temps. La relation au péronisme d’Ezequiel Martínez Estrada, de Tulio Halperin Donghi et de León Rozitchner est ainsi faite. Le très haut est ici la pensée en état de grâce, les mots qui sont comme des dons mais qui n’apportent aucune solution. Des hommes consacrés toute leur vie à un seul sentiment. Des récurrences qui soutiennent le paradoxe. Comme le péronisme est ce paradoxe, nous nous intéresserons ici à certains de ses critiques les plus intéressants.

 

Nous essaierons de mieux penser l’antipéronisme, celui qui, loin de l’acrimonie traditionnelle, était sensuel, parfait dans son style et astucieux dans le ton. Celui dans lequel il y avait quelque chose de caustique et d’aimable à la fois. Parmi la variété des commentateurs, nous avons retenu trois. Parce qu’ils ont écrit à différents moments, avec sensibilité et capacité inquisitive.

 

II

 

Ezequiel Martínez Estrada (1895-1964) a été un penseur autodidacte, employé de la Poste, poète primé, essayiste unique et dont le corps ne tolérait pas les idées routinières de l’Argentine. En 1956, il a écrit « ¿Qué es esto? » (C’est quoi, ça ?) après être resté plus de 5 ans alité chez lui, à Bahia Blanca, suite à une maladie somatique qui n’a jamais pu être clairement identifiée. Il disait « je suis malade de mon pays ». Le péronisme l’avait vaincu, mais quelques jours après la chute de Perón, il s’est rétabli. Sa santé est revenue et, en quelques mois, il a écrit ce livre, une sorte d’analyse du discours et une exaltation du pouvoir des mots. « Si le peuple a été corrompu par les mots, par les mots il sera libéré ». Borges, dont le mépris du péronisme était encore plus féroce, jugeait le livre insuffisant, il doutait de ses intentions, croyait que finalement le péronisme l’avait coopté.

 

L’arc de ses idées s’exprime dans ¿Qué es esto? (C’est quoi, ça?), œuvre où il mâchonne des colères et des cris peu intéressants d’antiplébéien. Mais nous aurions tort de nous désintéresser de sa lecture, car nous raterions la beauté de sa défense des libertés plébéiennes reposant sur l’autodétermination morale, l’investiture humaine laïque, la mansuétude corporelle comme forme de vie et la violence critique comme mandat éthique. Toute l’œuvre de Martínez Estrada est un exemple de cela, depuis l’écriture de « Radiografía de la pampa » (Radiographie de la Pampa), en réponse au coup d’État de 1930, jusqu’à l’originalité de son anticolonialisme culturel de ses dernières années aux Caraïbes, traité dans un petit livre maigrichon mais puissant : Análisis funcional de la cultura (Analyse fonctionnelle de la culture).

 

Martínez Estrada dit que son ¿Qué es esto? (C’est quoi, ça?) est un livre-“pamphlet”, un “être apocalyptique”, un “hiéroglyphe de la réalité”, mais la question reste floue tout au long du livre de savoir de quoi il parle quand il dit « ça ». S’agit-il du pauvre peuple en perdition, de Perón vaincu, des droites victorieuses arrogantes, de sa propre conscience en tension ? Martínez Estrada se hisse à la condition de prophète poseur de questions, d’inventeur de paradoxes s’exprimant avec toute la rage du héros. Il prévient, en plus : “n’oubliez pas que je me bats à la fois contre ceux de gauche et contre ceux de droite”. A sa façon, le livre est une troisième position. Ou peut-être faudrait-il dire une quatrième : unique, solitaire et difficile à digérer.

 

Le texte n’est pas un remède mais plutôt une alerte. Pour l’auteur, le péronisme avait mis noir sur blanc l’état de “crucifixion” du peuple argentin, sa désorganisation morale qui doit être corrigée par les mots. Les mots de Perón furent d’ensorcellement et le livre cherche un juste exorcisme. Et pour cela, le péronisme doit être compris dans sa structure animique. Martínez Estrada va jusqu’à parler de « crime de lèse-patrie ». Son analyse comprend le peuple, ses représentants et l’histoire argentine dans sa totalité, qu’il considère coupables, et à qui il demande de tout reprendre à zéro.  Son livre est une sorte d’absolution symbolique avec un arrière–fond de pessimisme: « très peu nombreux sont ceux qui souhaitent la guérison » dit-il, même s’il espère que les péronistes finiront par lui donner raison. Cette attitude dialogique, thérapeutique, est peut-être ce qui irritait le plus Borges, qui avait horreur en bloc de tout ce qui s’était passé à l’époque. Martínez Estrada le sait : il est le seul de son avis et les solutions proposées sont trop fortes pour les autres. Même l’antipéronisme classique ne l’intéresse pas.

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¿Qué es esto? (C’est quoi, ça?) avance quelques hypothèses que l’on pourrait retenir, au-delà des thèmes péronistes, comme la discussion sur l’activité physique et l’activité spirituelle, sur le maintien du corps par le sport et l’ascétisme de la formation autodidacte pour son propre bénéfice. Au fond apparaît le dilemme entre la machine productrice d’hommes à travers un État fort, qui intervient et garantit, et la mission libertaire d’y opposer une limite en nous-mêmes, dans l’auto-conscience et le souci de soi. Ce n’est pas par hasard s’il s’appuie sur l’Apologie de Socrate de Platon pour placer la vertu au-dessus de la richesse. Sur un ton arrogant, paternaliste et souvent basé sur le ressentiment qui nous apprend à combattre, dans cet ouvrage l’image du populaire est pieuse ou au moins compassionnelle, de structure libertaire, méprisante à l’égard de l’élite et de la classe moyenne. Le livre est orné d’un certain espoir,  même s’il  semble dans certains passages n’être qu’une posture.

 

Pour Martínez Estrada, il ne peut pas y avoir de démagogie sans commandement militaire, mais au fond ce qui ne peut pas exister est un État sans violence, du pouvoir sans coercition, un peuple sans maître. Ceci le rapproche de Tulio Halperin et de León Rozitchner. Ce dernier avançait plus ou moins la même thèse que Martínez Estrada: rien de bon ne peut venir d’un militaire, car le but de cette caste est une gestion factieuse et corporative de l’ordre dont ils héritent. Leur travail est d’empêcher toute entrée par la frontière dont ils ont la garde et cette frontière est la nationalité mal comprise. Au contraire, ce qui est national, pour Martínez Estrada, se rapproche de ce que Miguel Briante a dit plusieurs années plus tard sur Osvaldo Lamborghini : « il a été nationaliste toute sa vie. A vrai dire, il a repoussé les limites de la chose jusqu’à les détruire ». En définitive, pour Martínez Estrada, Perón était un comédien de répétition et Evita une vedette en « orgasme verbal »; ils vendaient au peuple un drame qui commençait et se terminait avec eux. « Ce peuple ignorant au grand cœur, n’avait aimé personne depuis la mort de Carlos Gardel ». Le peuple avait échangé la musique et la nostalgie contre la joie chorale qui lui promettait le bonheur. Si on lit l’œuvre de Martínez Estrada, on comprend sa tristesse devant cette évidence.

 

III

 

Tulio Halperin Donghi (1926-2014) est l’un des plus grands historiens argentins par le style et par sa façon oblique de coincer l’archive avec la syntaxe. Il a été un habitué des jeunesses du libéralisme social après 1955, sous la houlette de José Luis Romero. Ses réflexions sur le péronisme sont déclinées dans plusieurs de ses ouvrages, dont nous retiendrons trois : le dyptique « Argentina en el callejón » (1964) (l’Argentine dans l’impasse) et « La larga agonía de la Argentina peronista »(1994) (La longue agonie de l’Argentine péroniste), dans lesquels il propose une hypothèse originale sur les origines manquées du péronisme et sa décadence prédestinée. Et aussi « Son memorias » (Ce sont des mémoires) exquise autobiographie, dont le titre est un hommage à son ami Paco Urondo.

 

Nous pouvons retracer, là, comment la culture plébéienne du péronisme a envahi les classes moyennes lettrées, porté préjudice à leur pouvoir symbolique et conditionné leurs façons de parler d’elles-mêmes dans notre histoire.

 

Son regard sur le péronisme est différent de celui de Martínez Estrada, moins impressionniste et plus attentif à comprendre par les faits un processus qui, d’un côté, organise une grande partie de la société face à un leader qui trame ses intérêts et ses illusions et, de l’autre, ne finit pas de révéler un nouveau système économique justifiant l’énorme déploiement discursif. Le péronisme est intéressant pour Halperin du point de vue social, mais irréalisable sur le plan économique. Son antipéronisme repose plus sur sa non croyance en les transformations promises par l’interventionnisme péroniste que sur l’abomination de la liturgie et les signes rénovateurs de la présence plébéienne dans l’espace public. Rien n’est plus éloquent, dira-t-il, pour comprendre leur force et leur portée, que de monter dans un tramway à la fin des années ’40. Une sorte d’ethnographie urbaine et de juste distance pour entendre la rumeur populaire à laquelle il n’appartient pas.

 

Le surgissement du péronisme est pour Halperin un fait politique, de l’ordre des luttes typiques du pouvoir. Il n’est pas effrayé par les traumas fondateurs de la nationalité au XIXème siècle, comme Martínez Estrada et Rozitchner; il essaye au contraire d’expliquer ce qui est pour lui un fascisme. Le péronisme est fasciste parce qu’il cherche à apaiser les tensions de classes en mettant en avant la « cohésion nationale ». Perón était astucieux, il avait le sens du commandement, et son gouvernement était spécialiste en stratégie: « il s’est lancé dans une oratoire fébrile que ses opposants, naïfs, ont considéré comme délirante et qui s’est révélé en fait être très efficace. De son esprit fertile, sont joyeusement nés les uns après les autres les mythes les plus polémiques ». C’est ici qu’apparaît le plus grand ennemi de la théorie halpérinienne, le mythe, qui équivaut pour lui au mensonge, l’estocade du langage qui plonge l’auditeur dans une folle rêverie. Il a souvent recours au mythe pour expliquer les maux publics, une façon de penser à rebrousse-poil une histoire qui, n’étant qu’un montage de mythes, va mal par définition. 

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La tromperie est le grand thème de l’antipéronisme, et Halperin fait école en illustrant son œuvre avec des scènes d’hypothétiques ensorcellements populaires. Les groupes sociaux péronisés  « croyaient innocemment que les retraites et les congés maladie étaient déjà la révolution sociale ».

Celle-ci n’est pas une question mineure quand nous lisons les antipéronistes, qui nous transforment en polémistes grâce à leurs textes, car la zone grise de l’interprétation ultime du péronisme semble se concentrer sur la question de savoir si la joie est objective, si le bonheur est imaginaire ou concret.

 

Nous pouvons penser cette question du mythe comme une forme de vie. Dans le mythe, il y a un seul temps, il y a des mémoires et des héritages, mais le mythe ne progresse pas. Comme la politique est avant tout croyance et illusion, elle se structure comme un mythe. Dans le cas du péronisme, sa mythologie est pur présent. Le diagnostic n’est jamais rationnel, il n’y a pas de calcul. Il y a une anecdote puissante et récurrente dans les discussions autour de ces questions : faire le feu d’un “asado” (barbecue) avec le parquet. Cette anecdote légendaire n’est-elle pas suffisamment concrète et mythologique comme pour faire discuter tout un pays ?  Il s’agit de questions scabreuses, il faut avoir beaucoup de courage pour oser définir le bonheur. En général, pour nos antipéronistes, le peuple n’est pas dans l’erreur, mais prisonnier d’un tour de magie. Et cette formulation dévoile bien le point de clivage entre deux groupes différents : ceux qui soutiennent le populaire comme emblème politique et ceux qui le tordent comme une serpillère pour trouver les clés des obstacles à la liberté humaine.

 

Rien n’est plus éloigné de la philosophie de l’antipéronisme que cette phrase hobbesienne de Perón au goût punitif: « L’homme est bon mais, si on le surveille, il est encore meilleur ». Cette illusion initiale, ce déphasage entre la société et les instances dirigeantes de l’État, marque le ton d’un malentendu qui pour Halperin expérimentera son échafaud en 1976. Halperin lui-même disait vingt ans auparavant: « L’avenir était perçu comme une prolongation indéfinie d’un présent bienheureux». La tragédie de la situation est que suivant le plan historique à partir duquel on la regarde, il y aura toujours quelqu’un pour avoir raison, comme une joyeuse comédie où tous sont heureux et font la fête au bord d’un précipice dans lequel ils tomberont tôt ou tard, comme quand on tombe du bon côté au jeu de la “taba” (les osselets), alors que l’on pourrait tomber du mauvais, et que nous croyons à un salut qui semble éternel mais qui n’est évidemment que provisoire.

 

Pour Halperin la société est plus courageuse que l’État, mais l’État gère souvent mieux les effluves du pouvoir. Pour Halperin, le péronisme rend concrète la crise permanente d’un pays que nous finirons fatigués de pleurer. Le péronisme a inculqué de mauvaises habitudes à une société forgée dans l’espoir de cycles élargis de prospérité qui semblaient se projeter éternellement mais qui n’avaient pas les moyens de perdurer. C’est Perón lui-même qui les maintenait à force de populisme et de discours magistraux qu’il maîtrisait à la perfection. Halperin est le moins antipéroniste de Perón et le plus antipéroniste des conséquences d’une structure sociale peu modifiée et en chemin vers sa tragédie. Toute son écriture est vénéneuse, imprudente et éblouissante. La pensée d’Halperin est une pensée conséquente avec ses diagnostics diaboliques sur ce qui nous attend, estimant que ce que nous avons déjà vécu n’est qu’une courte récréation par rapport à ce qui suit. Ce que nous finissons par appeler « notre époque », quelle qu’elle soit, est une marche que nous descendons, comme si enivrés par une fumée, nous avions raté le meilleur. Devant Halperin, nous sommes saisis par un mélange d’irritation et de peine existentielle. C’est lui le plus sceptique des trois: ses idées nous parlent d’un ciel d’intempérie, d’échecs, de débâcle civique et d’impossibilité de comprendre l’histoire.

 

IV

 

Le troisième représentant de l’antipéronisme que nous évoquons ici est León Rozitchner (1924-2011). Philosophe à part, fils de « gauchos » juifs d’origine populaire. Il a voyagé en France à l’âge de vingt ans pour faire des études et « comprendre de là-bas mon propre pays », qui était à l’époque, comme pour Halperin, traversé par la culture péroniste et ses scintillements. A son retour, il a rejoint la mythique revue Contorno, même s’il n’a jamais été un militant enthousiaste ni un “intellectuel engagé”. Il s’est perfectionné durant toute sa vie comme franc-tireur critique et sceptique des chances révolutionnaires en Argentine, et notamment de celles qui venaient de la résistance péroniste.

 

Rozitchner brandit ses critiques au péronisme en étant prêt à discuter avec une époque qui a déjà connu la résistance péroniste, le « Cordobazo », l’assassinat d’Aramburu, Montoneros, le père  Mujica, le Lion Herbivore disant “malgré ces imbéciles qui crient ”, la Triple A et trente mille disparus. En 1979, il a écrit un livre terrible, angoissant et d’une profonde noblesse théorique, un hommage à toute une génération bouleversée : Perón, entre la sangre y el tiempo (Perón, entre le sang et le temps), une analyse des discours et des publications de Perón lui-même. Là, il accuse l’ancien président d’être le responsable de la tragédie des années soixante-dix, d’avoir trompé toute cette génération avec l’illusion d’un processus vers le socialisme qui n’était autre chose qu’un processus d’anéantissement. Son diagnostic était que Perón « avait été le chef des ennemis de leur propre classe ». Il ne peut pas y avoir de rôle plus pervers.

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Toute son œuvre exprime la difficulté de forger des hommes nouveaux capables de transcender la culture dans laquelle ils sont nés, se sont formés et agissent. Comment transformer un ordre maléfique, producteur de subjectivités limitées en un monde organisé, capable de faire épanouir leur force de travail et leur état d’esprit ? A partir de cette intention philosophique, il a fait partie de l’une des plus intéressantes escrimes théoriques de la politique argentine, quand il a répondu en 1966, à John William Cooke, ancien député justicialiste et délégué de Perón en Argentine. Ce dernier  soutenait que le péronisme, du fait qu’il était majoritaire parmi la classe ouvrière, devait être le drapeau de la révolution vers le socialisme et, enthousiasmé par l’originalité du processus cubain dirigé par Fidel et le Che, se vantait auprès de Caribéens en disant qu’ « en Argentine, les communistes c’est nous, les péronistes ».

 

Pour Cooke, il n’y avait aucun doute sur l’avenir de grandeur qui attendait la classe ouvrière –à ce moment-là, une croissante résistance péroniste- et cette certitude il la tirait  des réponses splendides que donnait Perón depuis Caracas ou Madrid, sentences encourageant l’esprit révolutionnaire. Les textes ont été publiés dans la revue La rosa blindada (La rose blindée) trois ans plus tard, ce qui montre bien le temps que pouvait prendre un débat dans les années soixante, décennie de positionnements, de restructurations théoriques.

 

Rozitchner dira à Cooke que le salut de la classe ouvrière ne pourra jamais venir d’un espace cristallisant la forme bourgeoise, le leadership, le commandement et la domination qu’ils appellent loyauté. Parce que l’hypothèse centrale du texte est que personne ne peut rien transformer s’il n’y a pas au préalable une transformation de soi-même. Un passage de l’aliénation à la vie osée de la révolution, « de ce qui est éparpillé à ce qui est possible ». Il y a cohérence au moment où la raison –cette structure morale soumise par la bourgeoisie- et les sentiments se ré-unissent pour penser et agir de façon révolutionnaire. De là que pour Rozitchner, l’écriture apparaît toujours dans la tension entre la soumission et le sentiment. La grande question inaugurale de cette théorie de Rozitchner est celle de savoir comment on effectue ce passage.

 

La différence entre Perón et Fidel est que ce dernier a réussi cette transformation subjective, un tour de passe-passe magique –Rozitchner le qualifie de “fou”-, un risque, une mise en crise de sa propre fonction sociale, une certaine transformation irrationnelle pour aboutir à une rationalité authentique, corporelle, non paternelle, non atterrée. Les deux sont des leaders pastoraux, mais Fidel est le premier d’une société qui deviendra libre en copiant son exemple, et Perón le premier et le seul indispensable pour soutenir une société dans ses inégalités, pour maintenir ce qui est populaire dans son calvaire. Pour Rozitchner est « fou » celui qui réussit à faire attention à ses propres sentiments pour les transmettre aux autres, sa théorie de l’action est celle de valoriser la raison à condition qu’elle repose sur des sentiments que les rationalistes qualifieraient  d’excentricités ou de simples délires.

 

Quarante ans plus tard, Rozitchner a lancé une hypothèse qui est devenue centrale pour la discussion présente. Il s’est demandé: «  Quand Kirchner a décroché le portrait de Videla [l’ancien dictateur], n’était-ce pas celui de Perón qu’il décrochait en même temps ? ». Cette question peut être dérangeante, exacerber les fanatismes qui voudront la réfuter, nous déstabiliser par sa pertinence, continuer d’élargir le terrain des réflexions ou ouvrir la possibilité d’une entrée toujours croissante des sensations dans la mémoire historique.

 

Rozitchner avait une théorie qui était complémentaire de la question : les libertés de 1983 avaient été reçues et non conquises. Depuis les années où la démocratie était celle de “citoyens castrés”, encore diminués dans leur action politique par la terreur de la dictature passée. Les conséquences non cherchées par l’alfonsinisme et ensuite par le ménémisme, la débâcle sociale, étaient le produit d’une démocratie encore tronquée par l’héritage de la terreur aux militaires qui soudainement commençait à décroître avec le retrait du portait de Videla. Et si Rozitchner alertait sur le fait que ce retrait pouvait être aussi celui de Perón, il le faisait pour se demander si ce n’était pas toute la société depuis 1945 –voire depuis 1930, avec un Perón très engagé dans le coup d’État contre Yrigoyen- qui avait souffert d’une espèce de paralysie publique, un ensorcellement qui semblait la pousser vers sa majorité, ses libertés fondamentales et son égalité effective, alors qu’elle plongeait dans la plus grande des contradictions: continuer d’accepter un ordre factieux, conservateur et phalangiste qui survivait même dans les moments de plus grande puissance plébéienne ; justement, les potentialités ne se développaient pas à cause de cette ombre menaçante.

 

V

 

On est surpris, en faisant le bilan des lectures, du peu de mention qu’il est fait des proscriptions, des exécutions, des bombardements contre le péronisme. C’est étrange qu’aucun de nos auteurs n’ait pris la peine de consacrer au moins un paragraphe aux intentions humanistes et pacifistes du péronisme, qui malgré toutes les critiques, souvent censées, qu’on lui adresse, est arrivé jusqu’en 1955 presque sans conflits mortels, à l’exception du militant communiste Juan Ingaminella, mort sous la torture et encore disparu. Le péronisme se régissait par un protocole philosophique implicite que Carlos Astrada avait caractérisé en 1947 comme “sociologie de la guerre et philosophie de la paix”. Sauf Rozitchner sur la tragédie des années soixante-dix, aucun d’entre eux ne fait preuve du moindre recueillement devant la douleur, comme si les textes continuaient sur la lancée belliqueuse qu’ils prétendent amputer. Alejandro Kaufman a dit une fois que la question sur la guerre est une question sur la paix et que l’Argentine a contribué à la tradition d’une culture pacifiste grâce à son  mouvement populiste.

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Avec le retour de la démocratie, l’antipéronisme s’est engagé dans une matrice social-démocrate qui attribue au péronisme la responsabilité, par la droite et par la gauche, de la tragédie des années soixante-dix. En fait, au sein de la CONADEP, il n’y avait aucun péroniste, plutôt le contraire. Sous la présidence d’Alfonsín, un groupe conséquent d’intellectuels non péronistes avait activement défendu et participé aux premières et plus structurelles décisions présidentielles. La revue Punto de Vista (Point de vue) dirigée par Beatriz Sarlo, avait été pionnière en matière de renouvellement théorique et pratique des gauches culturelles antipéronistes et avait réussi à devenir un interlocuteur central des débats jusqu’au début des années deux mille. L’héritage discutable de cette tradition est l’impératif de ce qu’on appelle l’« Histoire des idées » comme grille de lecture de notre passé, et qui consiste à ne pas se laisser tenter par l’anachronisme ou la passion dans le choix des lectures, mais plutôt à énumérer des faits, des courants, des idéologies, aux fins de les disséquer, comme si on était dans un cabinet de recherche du Musée des Sciences Naturelles. Pour eux, les « vieux papiers », les livres oubliés ou simplement écrits lors des décennies passées ne peuvent être lus qu’à titre d’archives: on ne peut pas les lire au présent, comme dialogue ou comme tension. Heureusement, tout le monde n’est pas de cet avis et nous pouvons continuer de lire de nombreux auteurs comme faisant partie d’un drame contemporain, et c’est le cas notamment de nos trois auteurs. Les « historiens des idées » non seulement se réclament de cette méthode, mais ils s’appuient sur elle pour obtenir des bourses, justifier des cours et des séminaires universitaires ; ils écrivent des livres illisibles par leur monotonie et produisent des analyses plus détaillées qu’intenses ou intéressantes. De ce courant, on ne peut retenir que certains regards : les textes d’Emilio de Ípola, par exemple. Ses théories sur le tango et le péronisme ont toujours la même charge d’énigme et d’originalité.

 

Avec le kirchnérisme, l’antipéronisme est devenu grossier, comique, peu créatif et plein de ressentiment. Il n’y a pas de grands textes antikirchnéristes. Probablement, les critiques apparaîtront plus tard, au sein même de ce qui est encore un projet, et qui finira peut-être, dans quelques années, en nostalgie. Kaufman dit également, que le péronisme vit de désirer ce qu’on ne lui pas permis d’être; qu’il ne peut jamais être un espace de projection ni permettre d’apercevoir le futur. Et ceci peut être intéressant ou tragique, cela dépend du point de vue de chacun.

 

 

Image 1: Le sans chemise débarque dans un jardin cultivé – Huile. 170 x 140 cm, 2006.

Image 2: Lutte de classes II – Huile, 50 cm, 2008.

Image 3: La tour sud – Huile, 100 x 120 cm, 2002.

Image 4: Le rêve d’être propriétaire de sa maison – Huile, 100 x 120 cm, 2009.

Image 5: Evita protège l’enfant péroniste – Acrylique, huile et doré sur feuille, 190 x 140 cm, 2002.

 

*Traduction non officielle / Traducción no oficial. Traduit par le département de traductions de l’Ambassade Argentine en France / Traducido por el departamento de traducciones de la Embajada Argentina en Francia.


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