L’œuvre d’Ernesto Laclau, considérée classique, s’est appropriée un mot dénigré par le sens commun et une grande partie de l’académie. Irrévérencieux, le penseur a organisé sa théorie autour du concept de populisme. Son travail a été cité en référence par Syriza, en Grèce, et par Podemos, en Espagne, tandis qu’il dialogue avec les gouvernements post-néolibéraux d’Amérique du Sud. Peu de philosophes sont parvenus à atteindre son influence, sur le plan théorique ou politique. À quelques jours de l’hommage qui lui sera rendu à Paris, une analyse de sa trajectoire et des débats en cours autour de ses idées.

Par: Iván Schuliaquer

Photo d´ouverture: Patricio Pidal

Photos: Télam

 

 

Pour réussir, tout projet de changement politique doit triompher sur deux terrains : celui de l’autonomie, et celui de l’hégémonie. Soit dans l’horizontalité des mobilisations sociales, et dans la verticalité d’une transformation de l’État. C’est là, selon Laclau, la base d’une démocratie radicale durable.

 

Pour réussir, un philosophe préoccupé par le changement social doit être influent sur deux terrains : le théorique et le politique. Sur le premier, à partir de la rigueur et de la perméabilité avec lesquels il élargit l’horizon pour penser, comprendre et débattre des sociétés. Sur le second, à partir de la façon dont cette théorie explique le monde et les manières possibles de le changer. C’est-à-dire, de sa capacité à devenir une boussole pour interpréter l’histoire et les chemins qu’offre le présent pour infléchir les futurs possibles.

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Depuis trois décennies, l’œuvre de Laclau s’est vue accorder le statut de classique. A cette époque, avec Chantal Mouffe, sa compagne de pensée et de vie, ils publiaient Hégémonie et stratégie socialiste. Inspirés par Antonio Gramsci, ils partaient d’un constat. Malgré ce qu’avait proposé Marx, la structure sociale n’était pas plus homogène qu’auparavant. Au contraire, l’histoire, au lieu de conduire, à travers la lutte des classes, à une confrontation finale entre bourgeois et prolétaires, montrait une structure sociale toujours plus pluraliste et diverse.

 

Dans ce nouveau cadre, ils redéfinirent le socialisme et proposèrent une radicalisation de la démocratie. À cette fin, l’articulation politique était centrale, entre des groupes différents qui, à partir d’une frontière entre un « nous » et un « eux », allaient se lever contre les différentes formes de subordination.

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Contre ces formes de classe, mais également contre le sexisme, le racisme, la discrimination sexuelle. Pour y parvenir, ces mouvements devaient conjuguer leurs propositions avec la transformation de l’État.

 

« Il était impossible de faire comme si toute la vérité avait été révélée à Marx au dix-neuvième siècle. Il fallait adapter la théorie aux transformations du capitalisme », dit, au téléphone, la co-auteure du livre devenu un classique de la pensée politique. Chantal Mouffe se rappelle que deux des piliers de la théorie dérangèrent les marxistes traditionnels. D’une part, la centralité de la création d’une volonté collective, et non de la classe ouvrière, qui n’était plus l’avant-garde. De l’autre, le fait d’avoir accusé le marxisme d’essentialisme de classe. De ne voir l’ensemble des antagonismes qu’en termes économiques. Au contraire, dirent-ils, les relations de production ne déterminent pas les idées politiques.

 

« À partir de cela, ils nous ont qualifiés de post-marxistes. Nous l’acceptons, en nous fondant sur le « post » mais également sur le « marxistes », complète Mouffe depuis Paris, où elle attend la rencontre Hégémonie, populisme, émancipation. Perspectives sur la philosophie d’Ernesto Laclau, qui aura lieu les 26 et 27 mai, coorganisé par le Collège International de Philosophie, l’Université Paris 8, la Fondation Maison des Sciences de l’Homme, la Maison de l’Amérique latine et le Collège d’études mondiales, et avec le soutien de l’ambassade d’Argentine en France. Au menu, plusieurs poids lourds de la pensée politique, avec lesquels Laclau a débattu tout au long de sa carrière. Parmi eux, Judith Butler, Etienne Balibar, Nancy Fraser et Jacques Rancière. Toni Negri, avec lequel Laclau et Mouffe ont débattu à de nombreuses reprises, depuis des écoles théoriques adverses, sera également présent. Pour Mouffe, « Ils n’ont insisté que sur la question du mouvement social, alors que nous avons toujours défendu la position gramscienne, selon laquelle il faut prendre en compte les institutions et transformer l’État ».

 

En octobre, alors que Laclau aurait eu quatre-vingts ans, les hommages se poursuivront à Londres et à Buenos Aires.

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Un théoricien social peut considérer que le monde contemporain n’est rien d’autre qu’un objet d’étude. Laclau s’est attaqué à toute intention de cet ordre. Il disait que chez lui, le militant et le chercheur cohabitaient et se complémentaient. Cependant, ceci ne voulait pas dire qu’il faille conduire la théorie dans les tranchées, ou la modifier à la convenance du moment historique. Il était animé par la poursuite d’une pensée de la possibilité du changement social, et par la revendication de l’expérience nationale et populaire qui, à la différence de ce qui se produisit en Europe fût, dans la majorité des cas d’Amérique latine, de gauche.

 

Laclau est né à Buenos Aires en 1935, et il commence à militer à la fin des années cinquante. Sa formation politique, comme celle d’une grande partie de sa génération, s’est déroulée à l’ombre d’un péronisme proscrit qui se verra interdire, entre 1955 et 1973, l’accès aux élections. Sa trajectoire commence au sein du Parti Socialiste Argentin. Lorsque le parti se divisât, il suivit la faction la plus radicale, d’orientation marxiste-léniniste. Il l’abandonnera, formulant le diagnostic d’une carence d’objectifs politiques concrets de cette gauche.

 

En 1963, il atterri au Parti Socialiste de la Gauche Nationale, de Jorge Abelardo Ramos. Il en intègrera la direction et dirigera le journal Lutte Ouvrière. En accord avec ce qui se produisait dans un large secteur des classes moyennes, Laclau a pensé le péronisme différemment de la façon dont la gauche l’avait fait jusqu’alors. Une grande partie des questions qu’il développera toute sa vie sont apparues dans ce magma de l’expérience historique.

 

Après s’être diplômé en histoire, Laclau obtient un poste à l’Université Nationale de Tucuman. Ce travail ne durera pas longtemps : il est l’un des nombreux enseignants expulsés par la dictature de Juan Carlos Onganía. De retour à Buenos Aires, il passe par l’Institut Di Tella et y partage un projet universitaire avec Eric Hobsbawm. L’historien est séduit par ses travaux et lui propose une bourse pour réaliser un doctorat à Oxford. En 1969, Laclau part en Angleterre.

 

Une fois sa formation achevée, il obtient un poste à l’Université d’Essex, où il développe la plus grande partie de ses recherches. Dans les années quatre-vingt, il fonde l’École d’Idéologie et d’Analyse du Discours qui jusqu’aujourd’hui a formé, aux niveaux master et doctorat, des centaines d’étudiants originaires du monde entier, se constituant en un point de référence de la pensée radicale en Europe.

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« Le populisme n’est pas une idéologie. C’est une forme de construction du politique qui interpelle ceux d’en bas face au pouvoir, en passant outre tous les canaux établis de véhiculisation des demandes collectives ». Laclau expliquait ainsi le phénomène politique maudit auquel il dédiât, en 2005, une œuvre clé de la pensée contemporaine : La raison populiste. Pourquoi revendiquer un concept qui, si souvent, opère comme une insulte au sens commun (mais également dans le milieu de la recherche) ? Pourquoi créer une théorie sur un terme dont tout politique contemporain se gardera de faire usage s’il veut, justement, être soutenu par la majorité ? Laclau a été irrévérencieux et provocateur, et il proposa, plutôt que de disqualifier le populisme – qui peut être de droite comme de gauche – d’en expliquer les raisons.

 

Éric Maigret, professeur à la Sorbonne Nouvelle – et l’un des expositeurs de l’hommage à Paris – souligne, dans la théorie de Laclau, la précarité de toute construction politique : « il y a toujours des différences. Rien n’est subordonné, rien ne s’intègre à un principe supérieur. Ce qui signifie que dans le champ politique, il y a toujours crise de la représentation : elle est consubstantielle à la vie politique, notamment à la démocratie. Seules les logiques d’équivalence, ce que l’on nomme visées hégémoniques, produisent de la régularité. Celle-ci est, cependant, minée par les différences, l’hétérogénéité sociale ».

 

Pour Laclau, il est impossible d’abandonner les particularités, ainsi que de penser un « nous » qui inclue tout le monde. Dans ce cadre, l’hégémonie est la forme centrale de la politique, « parce que la politique consiste en ce que les affirmations d’un certain groupe, à un certain moment, se totalisent à l’ensemble de la société ». C’est en raison de cela qu’un projet de changement doit assumer qu’il y ait toujours des conflits et des divisions. Ce n’est qu’ainsi qu’une politique pluraliste et démocratique sera possible.

Alors, le pouvoir n’est jamais absolu et le problème, plus que le lieu où réside le pouvoir, est la façon dont on le négocie entre groupes opposés. Le populisme s’oppose à l’institutionnalisme et, selon Laclau, les institutions ne sont jamais neutres : elles représentent la cristallisation de relations de force entre différents groupes.

 

Dans cette ligne, propose-t-il, un changement populiste passe par la délimitation d’un « nous » qui articule des demandes de groupes sociaux hétérogènes autour d’un nom. Différents groupes voient différentes choses en ce leader, de sorte que des chaines d’équivalences se créent et qu’il se forme une identité collective cherchant un changement dans le système à partir de l’arrivée à l’État. Toutefois, le leader est populiste tant qu’il répond aux bases. Quand il cesse de le faire, il y a autoritarisme.

 

En 2008, en Argentine, une résolution qui modifiait le système d’imposition pour les exportateurs de grains provoquât des manifestations massives et inattendues dans tout le pays. Dirigées par les confédérations du secteur agroexportateur, elles donnèrent lieu à des blocages de routes prolongés et à un lock out. Dès lors, les manifestations contre et en soutien au gouvernement – qui ne parvînt pas à soutenir cette mesure – se multiplièrent dans tout le pays.

 

Laclau se joignît aux manifestants qui se rendaient à la Place de Mai, pour soutenir Cristina de Kirchner. Exception faite de quelques intellectuels, presque personne ne le connaissait. A cette époque, il n’avait aucun contact avec le gouvernement.

 

Peu après, Laclau prît une décision personnelle : il allait soutenir les présidents d’Argentine, d’Équateur, de Bolivie et du Venezuela. Il disait qu’ils lui paraissaient populistes. Ce « paraissait » séparait sa décision personnelle, à un moment historique, de sa théorie. Paula Biglieri, chercheuse au Conicet et bras droit du philosophe dans ses projets en Argentine, rappelle que Laclau ne connaissait aucun d’eux, mais que « une fois que ceci a été rendu public, et qu’on expliquât aux président de qui il s’agissait, plusieurs prirent contact avec lui ». C’est ainsi qu’il rencontrât quelques-uns d’entre eux. En Equateur, Rafael Correa. En Bolivie, le vice-président Alvaro García Linera. Au Venezuela, il avait rendez-vous avec Hugo Chávez, mais la rencontre fût annulée en raison d’une urgence.

 

En Argentine, cela ne fût pas très différent. Biglieri rappelle : « il s’est créé une légende urbaine : que Cristina l’appelait pour lui demander conseil ». Au-delà de l’affinité politique avec le kirchnérisme, et du fait que certains médias l’aient qualifié de théoricien de l’Argentine divisée, Laclau rencontrera trois fois la présidente, et une seule fois Nestor Kirchner, en 2010, après la remise par le président du doctorat honoris causa de l’Université Nationale de San Juan au philosophe.

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La convergence entre la théorie de Laclau et les expériences des gouvernements argentin, équatorien, bolivien et vénézuélien sont claires. De toute façon, la rencontre fût tardive : les développements ont été parallèles dans le temps. Depuis une perspective laclausienne, après les crises du début du siècle, ces leaders sont parvenus à articuler, à leur suite, des mouvements dispersés dont les demandes insatisfaites s’étaient accumulées pendant des années. À partir de là, ils créèrent de nouvelles identités politiques : le chavisme, le kirchnérisme, l’évisme et le corréisme. Dans tous les cas, la centralité du leader s’est donnée avant l’affaiblissement des identités partidaires des époques antérieures. Laclau les soutenait, mais il rappelait toujours que le populisme dépendait du maintien du dialogue entre les bases et le leader.

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En Amérique du Sud, la théorie de Laclau a constitué un outil pour expliquer ce qui se produisait. En Europe également, bien que de manière différente : elle a paru contribuer à la constitution même des mouvements politiques pouvant atteindre l’État. Dans cette lignée, des articles scientifiques et journalistiques – dans The Guardian et The Independent, entre autres– ont affirmé que, pour comprendre ce qui se passe en Grèce et en Espagne, il faut lire les travaux de Laclau.

 

Dans les deux pays, les demandes insatisfaites de ceux qui vivent la crise et descendent protester dans l’espace public – pour leurs logements, le travail, la santé – ne trouvent pas de voies institutionnelles qui puissent apporter une réponse à leurs revendications. Podemos autant que Syriza cherchent à s’articuler avec ces mouvements pour changer, à partir de la société civile et de l’État, le régime institutionnel en vigueur. L’adversaire est l’austérité.

 

 

En Grèce, cependant, certains virent un élément supplémentaire : plusieurs des figures les plus importantes de Syriza ont étudié en Essex. Parmi elles, le ministre des finances, Yanis Varoufakis et la maire d’Athènes, Atenas Rena Dourou, qui s’est formée en analyse du discours de Laclau.

 

Mouffe n’est pas d’accord avec cela : « Le cas de la Grèce a été exagéré. Varoufakis a bien été dans cette université, mais en Économie ». Cependant, on considère qu’il y a de claires convergences entre Hégémonie et stratégie socialiste et Syriza. Ces contacts débutèrent dans les années quatre-vingt, lorsque les uns et les autres, par leur propre chemin, s’approchèrent de l’eurocommunisme. La base qui les a unis, selon Mouffe, a été l’influence de Gramsci pour penser l’importance de l’État pour le changement politique.

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Le 15 mai 2011, en Espagne, des groupes aux demandes diverses descendirent dans la rue pour demander que tout change. Trois ans après, Podemos, héritier de ces indignés, se présentait aux élections et s’installait comme une option face au bipartisme. Dans ce contexte, Pablo Iglesias et Iñigo Errejon, respectivement leader et numéro deux de Podemos, ont reconnu que Hégémonie et stratégie socialiste avait constitué l’inspiration centrale des idées qu’ils tentent de mettre en pratique.

 

À partir de là, ils choisissent un adversaire et tracent une frontière entre les uns et les autres. Le « nous » du discours de Podemos articule différents groupes sociaux au sein « des gens » contre « la caste ». De cette manière, ils opposent à un vaste ensemble de citoyens, qui convoque quiconque le voudrait à participer, les élites du bipartisme gouvernant l’Espagne depuis la chute du franquisme. En raison de cela, ils évitent de répondre à la question de savoir s’ils sont de gauche ou de droite.

 

Selon Mouffe, qui vient d’achever un livre avec Errejon – encore inédit – l’une des clés de Podemos est qu’ils acceptent que les identités politiques n’existent pas à priori, mais qu’elles sont construites par le discours politique. « La politique consiste à construire des volontés collectives. Par conséquent, elle n’est pas une lutte entre des camps prédéfinis ». Il s’agit alors de créer un nouveau sens commun : de penser autrement le quotidien.

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Ainsi, Podemos propose un nouveau cycle collectif, avec une identité se constituant au moment même de la représentation. Pour Errejon, la ligne théorique par eux empruntée a été fondamentale : « Podemos a été possible parce que nous n’avons fait aucun cas des dogmes religieux de la gauche ». Ils proposent alors une articulation politique de rupture. Cependant, il leur coûte de dire que leur source d’inspiration inclut Laclau. Leurs détracteurs identifient, sans l’avoir lu, Laclau au populisme, le populisme au chavisme et le chavisme à la démagogie renforcée par l’autoritarisme. Au cours d’un hommage ayant eu lieu à l’Université d’Essex, en janvier, Errejon assurait : « Pour évacuer Podemos, un vieux fantôme est apparu. Le fantôme du populisme. Personne n’ose définir ce qu’est cette espèce d’animal mythologique, mais son usage médiatique renvoie aux passions basses d’un peuple qui, se trouvant dans une situation désespérée, peut voter de façon irresponsable ».

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Dans le dernier entretien accordé au journal argentin La Nación, Laclau disait que c’est une folie qu’on l’appelle « le théoricien du projet actuel de l’Argentine ». Lorsque le journaliste lui demande si cela ne blesse pas sa vanité, Laclau répond : « Je travaille pour l’éternité et mes vanités sont d’un autre niveau ».

 

Ernesto Laclau est mort le 13 avril de l’an passé. En Argentine, la majorité des titres des médias a souligné sa proximité avec le kirchnérisme. Ils ne parvinrent pas à se défaire de la dichotomie k/anti k traversant la société argentine. Ces médias traitèrent l’événement selon la place qu’ils occupent autour de la frontière politique. Les uns, pour stigmatiser le « populisme » et son influence sur le gouvernement. Les autres, pour saluer le grand intellectuel qui était de leur côté dans la bataille. Bien peu se défirent d’une vision centrée sur l’Argentine et le moment historique. Bien peu détectèrent que l’importance d’un théoricien politique ne se mesure pas par la quantité de gens en accord avec lui, mais par la puissance des discussions et des débats qu’il génère pour penser les sociétés.

 

Presque comme un paradoxe du destin, Laclau est resté prisonnier de discours politiques construisant des identités. Ainsi, dans les informations du jour de sa mort, il fût signalé comme « un k ».

 

Il est impossible de le savoir, mais il est probable que Laclau n’en aurait pas été affecté. Peut-être parce qu’il savait qu’ils parlaient alors plus du militant que du théoricien. Peut-être parce qu’il connaissait la précarité de toute construction historique. Peut-être parce qu’il savait que sa philosophie aurait d’autres interprétations, dans d’autres pays et à d’autres époques. Peut-être parce qu’il savait que sa mort physique ne ferait rien d’autre que certifier l’évidence et que, comme cela se produit pour les classiques, son œuvre lui survivrait. 

 

* Traduit par Valentine de Boisriou


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