Le chroniqueur Cicco, musulman depuissix ans, a construit une mosquée au fond de son jardin, dans la localité de Lobos, en Province de Buenos Aires (Argentine).Il l’a montrée à ses voisins: ils continuent de lui dire que c’est un bel endroit pour faire des «asados » (grillades de viande). Le maire de la ville l’a visitée. “Vous imaginez cette ville sans alcool, sans drogues, avec des enfants et des adultes faisant la prière cinq foispar jour?”, lui demanda Cicco. Dans cette histoire intime, l’auteur raconte son expérience du regard des autres et réfléchit aux massacres en France. Il se dit meurtri par les caricatures, mais encore plus par les gens abattus au fusil au nom de la religion.



Par: Cicco – Abdul Wakil

 

Depuis deux ans, les habitants de Lobos, la petite ville de la Province de Buenos Aires où j’habite, ne cessent de faire des éloges sur le « quincho » (local couvert) que je construis dans mon jardin, avec des lampadaires à l’extérieur et des fenêtres en métal ajouré.Et depuis deux ans je leur explique aimablement que cette construction de 10 x 4 m est un lieu de prière, une mosquée. J’ai même invité beaucoup d’entre eux à venir la visiter. Je leur montre la “qibla”, la direction de La Mecquevers laquelle nous, musulmans, nous nous inclinons cinq fois par jour pour prier et je leur dis: “Ici, il y aura des tapis, ici une petite bibliothèque islamique et là un lieu pour l’encens”. Les voisins se mordent les lèvres, émerveillés, ils pensent à des choses en silence et quand je leur dis au revoir,ils avouent: “C’est vrai, tu vas avoir un « quincho » super”.Personne ne s’étonne si on investit ses économies et son effort dans un temple à l’ « asado ».Mais si tu bâtis une maison pour adorer Dieu, c’est que t’es fou.

 

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Et ce n’est pas la seule chose que je dois expliquer, je l’admets. Depuis mon initiation au soufisme, l’islam tel qu’il était vécu à son origine, je suis devenu expert en l’art de dissiper des malentendus. Chaque mois de décembre, je dois expliquer aux enfants que malgré ma barbe et ma toque, je ne suis pas le Père Noël, que je ne travaille pas pour lui, et qu’en plus, même si on croit en Jésus, dans l’islam nous ne fêtons pas Noël. Un moisplus tard, déjà le mois de janvier bien avancé, j’annonce depuis mon vélo aux enfants de ma rue que je ne suis pas descendu d’un chameau, que je n’ai pas de cadeaux ni ne suis un Roi Mage.Le reste de l’année je réponds aux doutes de mes voisins qui me prennent pour un rabbin ou pour un Arabe, croient que ma famille est arabe ou que j’ai un magasin de nourriture arabe. Enfin, je dis et je répète que je ne sais pas faire les « empanadasfataya » (chaussons à la viande), qui sont si bonnes.

 

Avec le temps, je suis devenu dans ma petite ville le référent des soufis – non pas que je sois bon, c’est parce que nous sommes encore peu nombreux-. J’ai un espace dans le journal, dans lequel je reproduis des contes. Je dirige la prière en communauté tous les vendredis et un petit groupe, chaque jeudi, où comme partout dans le monde, nous mettons en pratique une série d’invocations, héritage que nous ont laissé nos maîtres, qui dépoussière le cœur, secoue la paresse spirituelle et met Dieu en ligne.

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Construire une mosquée est un acte de foi. Pour celui qui en bâtit une dans le monde, Dieu en construit une autre dans l’au-delà. Mais d’abord, bien sûr,il faut la construire, pas vrai ? Nous avons passé deux ans, avec d’autres soufis -Saleh, Iahia, Salim, Yusuf, Hakim-, levant des murs, posant le toit en plein hiver, creusant les fondations. Nous n’avons pas été sponsorisés par une fondation internationale ni un centre islamique.Le soufisme, pour ainsi dire, est la version humble de l’islam. Pas de pétro-dollars ici.

 

Mais, comme je vous disais, construire une mosquée est un acte de foi. Il y a des frais imprévus. Des sacrifices supplémentaires à faire. Des délais qui s’allongent. Des plans auxquels il faut renoncer.Dans notre cas, il a fallu abattre et reconstruire deux murs parce qu’ils n’ont pas été élevés suffisamment droits, les poteaux des coins étaient mal posés et il a fallu les replanter, pareil pour le sol qui ressemblait plus à un toboggan de la place, tellement il était incliné. Nous avons cumulé les contretemps. Le jour de l’inauguration, très récemment, avec une cinquantaine de soufis qui nous rendaient visite, nous avons eu de la grêle –ça faisait des années que cela n’arrivait pas-, l’électricité a été coupée et nous sommes restés sans eau.

 

 

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Mais il n’y a rien comme de recevoir un soufi. Ce chemin est un chemin d’ « adab », de courtoisie, et recevoir un soufi dans sa maison c’est avoir quelqu’un toujours prêt à aider et à collaborer. Je disais l’autre jour à ma mère : “T’as vu quand t’invites des amis, qu’ils te vident le frigo et te laissent toute la maison en désordre ?Ici, c’est le contraire, ils te remplissent le frigo et te nettoient le sol de la salle de bains”.

 

Le jour de l’ouverture, quand il y a eu la grêle, même M. Gustavo Sobrero est venu, le maire de Lobos, mapetite ville, à 99,9% catholique. “Vous imaginez –je lui ai dit – cette ville sans alcool, sans drogues, avec des enfants et des adultes faisant la prière cinq fois par jour?”. Non, il ne pouvait pas l’imaginer. “Cette ville serait comme ça, si elle était islamique”. A vrai dire, il n’y a pas que ma petite ville qui ait besoin de l’islam. Il ne doit pas y avoir un autre lieu comme l’Argentine, avec un tel besoin de l’islam. Mais bon, nous n’allons pas faire de prosélytisme.

 

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Avec mon look, c’est une aventure à chaque fois que je sors de chez moi.L’autre jour je suis allé acheter de la colle chez le quincailler et j’ai dû expliquer à l’employé la cosmovision del’islam sur l’armaggedon. L’homme m’a posé la question et je lui ai répondu – si ça vousintéresse, cela ressemble beaucoup à l’apocalypse chrétienne et nous y serons dans pas longtemps.Il y a quelques semaines, je suis allé réserver un morceau de “peceto” (coupe de viande) pour Noël. Le boucher m’a demandé pourquoi nous consacrions tant de temps à la prière, ce qui peut sembler très ennuyeux à première vue. “Imagine que cinq fois par jour, tu fais une pause pour aller dans l’endroit que tu préfères entre tous, faire quelque chose qui te donne un grand plaisir. C’est cela que l’on ressent quand on prie », je lui ai dit.

 

 

Parfois, je me trouve à expliquer aux “gauchos” (travailleurs agricoles, souvent à cheval) que les premiers « gauchos » étaient des musulmans fuyant l’Europe, se faisant passer pour des chrétiens.Et quand onme demande une explication islamique de la figure du Pape, je réponds: «le Pape est le plus musulman des chrétiens ». Il a été par exemple, le premier à condamner l’usure, une pratique interdite par l’islam. Les gens pensent que je blague. Et parfois, je blague, c’est vrai. Si on me pose des questions sur le groupe terroriste Isis (Daesh) et que je note une certaine malice chez mon interlocuteur, je réponds : “Connais pas. Ils font de la bonne musique ?”. S’ils insistentet la question est sérieuse, je fais la comparaison suivante: “De la même façon qu’il y a des pédophiles déguisés en prêtres et des banquiers cupides déguisés en Juifs, il y a aussi des criminels déguisés en musulmans. Il ne faut pas faire trop attention.”

 

De temps en temps, cependant, j’ai envie de me raser la barbe et d’enlever la toque, et être à nouveau celui que j’étais avant. Lire des romans de Stephen King, aller à des concerts de rock, regarder les filles. Mais ça ne marche pas. Tout simplement, ce n’est pas possible d’arrêter, c’est plus fort que tout. C’est comme le jour où l’on arrête de jouer aux Playmobiles, on les met en face à face et il ne se passe plus rien. L’étincelle n’est plus là.

 

L’autre jour un vieil ami m’a demandé : Tu sais quelle est la nouvelle mode des multimillionnaires ?”. Il a fait un silence d’intrigue et m’a dit ensuite: “Des chimpanzés. Ils achètent des femelles. Ils les maquillent et tu peux t’imaginer le reste”. A une autre époque, cela m’aurait fait rire. Ça m’aurait peut-être même inspiré une chronique. Mais là, je ne savais pas quoi dire. Mon ami m’a regardé comme si j’étais perdu. Et oui, je suis perdu.

 

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Si je devais te dire quelles sont les choses qui me donnent plaisir actuellement, tu penserais que je me moque de toi. On dirait un mauvais poème. Tu pourrais conclure avec une grande part de raison que j’ai abandonné l’écume de cette vie et que je ne suis resté qu’avecle fond du verre, dont personne ne veut. C’est ce que pense mon ami qui me parlait des chimpanzés.

 

 

Je me demande parfois, moi qui me croyait si malin, comment j’en suis arrivé à prendre plaisir à voir pousser un chou de Corée au fond de mon jardin et demander à ma femme des choses telles que: « Il a encore poussé, c’est pas vrai ? Peut-être à cause de la pluie ? ».Ou rire aux éclats des poules que j’élève quand elles se battent pour un ver de terre et que l’une d’entre elles enlève le trophée après une course à grande vitesse digne de Messi au Barça. Et je me pose la question suivante : « Et si j’étais en train de devenir idiot? ». Le soufisme est un chemin de retour. De retour vers son innocence.

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Même avec toutes les accusations contre elle, comment nepas tomber amoureux de cette pratique ? L’islam est l’acte parfait de rébellion par lequel on ne s’inclinera plus jamais devant personne. Un bras d’honneur au monde qu’aucune mode n’a pu capter encore. Un changement existentiel qui commence par un mot punk : non. Par le « non »commence le témoignage de foi que l’on prononce trois fois quand on devient musulman “Il n’y a pas des dieux mais Dieu ». Etre musulman c’est déclarer que l’on accepte que tout ce qui nous arrive provient d’une même source. Peu importe ce qui nous arrive, le musulman qui réalise le témoignage de foi, rit devant les événements, quels qu’ils soient. Il sait que le scénario de ce monde est entre les meilleures mains. Plus de reproches. Plus de protestations. Plus jamais “pourquoi moi ?”. Fini,le hasard. Dieu ne jette pas les dés. Il bouge les pièces d’un immense jeu d’échecs. 

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On passe de l’autre côté du miroir, on devient musulman et on commence à voir les choses différemment.De la même façon que les médias associent l’islam à la terreur –et rappelez-vous qu’il ya plus de musulmans dansle monde que de chrétiens baptisés, et il y a toujours des fous en liberté-, lecinéma associe dans ton esprit le comptoir d’un bar avec la conquête d’une fille.Et on te répète que ta seule chance de lâcher prise et de t’amuser c’est d’enfiler les tequilas au pas de course.

 

Du point de vue de l’islam, les choses se voient différemment. Notamment les journaux télévisés. Hollywood a installé l’idée que tu ne dois pas te soucier à chaque fois qu’on attaque une ville où les gens portent la barbe et parlent arabe. “Pourquoi te soucier d’eux ?”, va répéter ton inconscient. “Il sont del’autre bord. Rambo ne les a jamais aimés”.

 

Vous allez voir à la télé des bombardements de missiles sur des collines et des déserts à Bagdad et en Afghanistan. Des bombes tombant sur des coins miséreux et poussiéreux. Des zones vides qui cachent destunnels secrets remplis de mercenaires. Nous, nous voyons des lieux où vivaient des saints, détruits à jamais. Des mosquées irremplaçables transformées en gravats. Des tombeaux de maîtres dont les enseignements te mettraient la tête à l’envers, effacés de la face du monde.

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Tu deviens musulmanet tu guéris de l’épouvante. L’une des dernières fois que je suis allé au cinéma, j’ai vu comment dès la première minute, Samuel Jackson torturait au ralenti l’un de ces criminels qui se font appeler musulmans et qui menaçait de faire sauter trois bombes nucléaires.

 

 

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L’histoire n’était pas mal, mais ce qui était effrayant c’était l’ardeur avec laquelle Jackson le torturait tout au long du film, comme un convive goûtant longuement au plaisir de chaque plat. Au cas où il subsisterait des doutes, le terroriste était un américain, disait-il, islamisé.

 

Et nous avons aussi “Homeland”, la série du moment. C’est l’histoire d’un héros de guerre “gringo” (ici, états-unien) qui, après de longues années en captivité dans une nation islamique, revient au pays, sauvé par une méga-mission mais, semblerait-il, « retourné » en faveur des rivaux. Je n’ai vu que le premier épisode, mais ça m’a suffi : sur la fin, déjà de retour à la maison, le héros s’échappe en douce vers le garage et tend un tapis au sol, tenez-vous bien, pour prier.Hollywood nous dit que fumer des pétards c’est cool, que prendre de la cocaïne est une affaire de rebelles, que tromper ta femme c’est ok, et qu’être un vieux libidineux ne pose aucun problème, que tirer au pistolet mitrailleur dans une boîte donne une scène très chorégraphique, mais attention, pas question de prier en arabe. C’est un chemin d’aller simple.

 

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Les médias et les films te disent que l’islam est la seule religion qui, suivie jusqu’au bout, te mène à t’exploser dans un lieu public. Il n’y a pas de chrétienté extrême, ni de bouddhisme extrême. “Si le pétroleavait été en pays bouddhiste, ce serait eux, aujourd’hui, le démon”, m’a dit un jour un cheikh.

 

 

Ça fait 20 ans que je travaille dans des journaux et des revues. Et j’ai découvert ceci : si tous les médias du monde attaquent une même chose, tu trouveras là, cachée, une vérité.

 

Sheikh Muhammad Adil, notre maître, un saint qui vit à Istanbul, ne cesse de le répéter. “Si vous voulez savoir en quoi consiste ce chemin, ne regardez pas les musulmans”, dit-il, “regardez l’islam”. Imaginez qu’un journaliste étranger arrive chez nous pour faire un travail sur le péronisme et oriente son enquête sur le gouvernement Menem. Dans notre cas, c’est un peu ça. Ou pire.

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Si tu connaissais la vie du prophète de l’islam, tune pourrais pas le croire. Aussi bien sa vie que celles de ses compagnons, pourraient inspirer une infinité de films d’héroïsme et de sainteté sans précédents.Même le dramaturge Bernard Shaw l’a appelé “le sauveur de l’humanité”. Il fut déclaré, dans une étude dirigée par Michael Hart, l’homme le plus influent de l’histoire, loin devant Newton, Jésus et Gutenberg : un orphelin analphabète qui, au milieu du désert et en seulement 23 ans, réussit à installer la pierre fondamentale d’une civilisation spirituelleunique. Quand j’entends que le leader d’Isis s’appelle Abu Bakr, comme le meilleur ami du prophète et le premier à lui succéder à sa mort, un homme tellement sensible qu’il pleurait en priant, je pense à une mauvaise blague.

 

Et comme si cela ne suffisait pas, la réalité historique indique que notre prophète Mahomet–paix et bénédictions- fut, même dans un contexte hostile, un exemple de tolérance et de conciliation. Je ne vais pas me mettre ici à te raconter toutes ses histoires, mais deux seulement : il y avait un voisin juif à Medina qui le harcelait et complotait contre lui. Un jour, remarquant l’absence de ce voisin, le prophète demanda de ses nouvelles. Apprenant qu’il était malade, il est allé le voir et pria pour son rétablissement. Je t’en raconte une autre. Après avoir été expulsé de la Mecque par son peuple, ses suiveurs torturés et lui-même cerclé et attaqué –il évita de peu un attentat-, quand il réussit à reconquérir sa ville, au lieu de se venger, il ne sortit pas son arme. Il a toujours prêché que l’islam était le chemin du milieu. Il fut maudit par l’extrémisme.

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C’est vrai, on aime tant son prophète, on l’honore tant, que d’un commun accord nous refusons de faire son portrait en aucune façon, et quand quelqu’un arrive de l’extérieur pour le parodier, çaénerve.A l’époque où tout est image, conserver l’héritage du prophète Mahomet, le préserver de toute caricature, c’est pratiquement impossible.

 

Ceci dit, condamner quelqu’un à mort pour une caricature, c’est mener l’affaire trop loin. Dans l’islam, pardonner a plus de valeur que prendre revanche. Islam, même si tu ne le crois pas, signifie aussi, dans sa racine arabe, paix. Il y a quelques mois, les cent plus importantes personnalités de l’islam ont signé un communiqué dans lequel ils disaient qu’aucun de ces groupes criminels n’appartenait à l’islam. Tu as lu ce communiqué? Même moi, je ne l’aipas vu cité dansles médias.

 

Plus que nous fâcher, une caricature du prophète, nous attriste.Imagine qu’on se moque de lapersonne que tu aimes leplus au monde. Tu sais comme elle est précieuse, tu connais chaque aspect de sa vie, tu as reconstitué son image, sa marche posée, grâce aux récits qui lui ont survécu, imagine que des gens du dehors arrivent et qu’ils s’en moquent. Ça fait mal. Mais que des personnes soient fusillées au nom de la religion, ça fait encore plus mal.

 

Le monde islamique a besoin d’apprendre de l’aïkido, l’art martial qui utilise l’énergie du rival pour le battre. Monmaître dit que l’aïkido fut créé par un saint. Il n’y a pas de pire croche-patte pour un moqueur, que de faire silence et de le laisser seul. J’espère que les humoristes montreront plus de respect. Et que ceux qui se disent musulmans montreront plus de tolérance.Le jour où cela arrivera, nous le fêterons avec une grillade d’agneau chez moi, dans mon barbecue. Pour le « quincho », ce sera une autre fois.

 

 

*Traduction non officielle/Traducción no oficial.

Traduit par le département de traductions de l’Ambassade Argentine en France/Traducido por el departamento de traducciones de la Embajada Argentina en Francia

 


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