Un médecin a qualifié de « victimes expiatoires » les deux jeunes femmes argentines assassinées à Montañita. Elles voyageaient en Équateur et au Pérou depuis deux mois. Les corps de Maria Jose et Marina, 22 et 21 ans, ont été retrouvés mutilés, couvert par un sac plastique. L’écrivaine María Fernanda Ampuero écrit sur la violence de genre au-delà de la situation et de l’endroit du monde où l’on va.

Traduction: Pascale Cognet

 

 

1. Moi

 

Lorsque j’avais huit ans, le fils adolescent d’amis de la famille m’a fait du mal. Sexuellement. Il n’y a eu ni  viol ni lutte. Ni  nudité, ni cris étouffés par la grossemain d’un aîné.

 

 

Rien de cela.

 

Mais lui, c’était déjà un homme et moi encore une toute petite fille et il voulait que je l’embrasse sur la bouche et que je sois sa fiancée et il s’est mis à genoux pour être à ma hauteur et s’est approché de moi au point que je sentais son souffle (qu’encore maintenant je sens avec la même peur) et il m’a coincée contre un meuble et la poignée s’est enfoncée dans mon dos me causant davantage de douleur encore et il m’a exigé des baisers. « Pour l’amour, il n’y a pas d’âge » a- t-il répété. « Pour l’amour, il n’y a pas d’âge » et il m’a ensuite emmenée dans un placard et là il n’y avait pas de lumière et moi, je lui ai dit s’il te plait, j’ai insisté beaucoup pour qu’il me laisse partir et lui me disait de ne pas avoir peur, d’être gentille et il m’a touché le visage, les cheveux et m’a demandé pourquoi je ne voulais pas être sa fiancée alors que j’étais si jolie et que je lui plaisais beaucoup et à cause de moi il allait être triste si je ne lui donnais pas un baiser.

 

 

J’imagine mon regard et mon désarroi. Aucun petit garçon, aucune petite fille  ne doit vivre cette peur inexplicable, une peur adulte qui te plonge dans la confusion : peur de ce qui est sexuel, de s’exciter et d’exciter. Non, bon sang, les enfants doivent rire et être des enfants et se faire peur avec des choses qui font peur aux enfants comme les fantômes, et pas des sexes en érection.

 

 

Qu’ils soient tous maudits. 

Marina Menegazzo y María José Coni, asesinadas en Ecuador.

Marina Menegazzo y María José Coni, asesinadas en Ecuador.

 

Ce qui s’est passé ensuite, pour moi reste flou. Un bruit ? Lui ai-je échappé en me glissant sous son bras ? Je sais que je me suis échappée en dévalant les escaliers comme ces petits animaux  qui ont été torturés par les enfants cruels   avec des briquets et je ne me suis arrêtée de courir qu’une fois à l’abri sous le couvre lit entre ma maman et ma grand-mère.

 

 

Je sais que je l’ai raconté en tremblant et en pleurant et qu’elles, des femmes comme moi, ont essayé de me convaincre que tout cela n’avait pas été important, n’était pas important; c’est un garçon joueur. Oui, voilà ce qui s’est passé.

 

 

Oublie ça, María Fernanda, enterre tout cela pendant trente ans.

 

 

Serait-ce que (ou bien je suis une idiote et je ne comprends rien) parfois les mères ont davantage peur que leurs maris, pères, fils, amis ou beaux- frères soient offensés que de leur dire: Ecoute bien, toi, ne serais-tu pas en train d’abuser sexuellement de ma fille ? C’est sûrement la première possibilité : c’est moi qui suis idiote.

 

 

Non. On ne m’a pas violée. On ne m’a jamais violée. Cependant, cet après-midi-là, quelques minutes à peine après que j’aie tressé la queue multicolore du cheval de la Rainbow Bright [NdT : Série télévisée d’animation : Blondine au pays de l’Arc en ciel] un homme a tué mon innocence.

 

 

Je n’étais pas à Montañita [NdT : station balnéaire équatorienne située dans la province de Santa Elena, sur l’Océan Pacifique], je n’étais pas dans un pays éloigné, je n’étais pas en train de commettre une imprudence, je « ne voyageais pas seule », je n’étais même pas sortie de ma maison, ma maman était là tout près, j’étais entourée de tout ce que je considérais comme sûr dans le monde. Les murs roses, les étagères remplies de peluches et de coloriages.

 

 

J’avais huit ans.

 

 

Ma seule “faute” a été d’être née avec un vagin entre les jambes.

 

 

Mais qui sait, il y a certainement quelqu’un qui va penser: avec celles-là, toujours en train d’embêter les hommes, depuis qu’elles sont petites, il y a toujours des problèmes. Cette sainte nitouche a bien dû faire quelque chose pour obliger ce petit garçon, en plus un enfant de la maison, à lui dire ces sottises, des choses innocentes. Quel mal peuvent-elles faire? Lui, il était en train de jouer.

 

Comment va-t-on croire qu’il avait de mauvaises intentions ? Soyons raisonnables, ce n’est que dans la tête pourrie de cette petite fille qui ne sait plus quoi inventer pour se faire remarquer.

 

 

C’est “une comédienne”. Voilà le mot qu’on utilisait désormais pour parler de moi : comédienne.

 

 

On avait l’habitude de se moquer de la “comédienne”. 

 

 

Personne n’a jamais rien dit. Mes parents et les siens sont restés amis, ils se voyaient très souvent, ce qui pour moi, signifiait que je devais continuer à le voir lui, même si à chaque fête je me blottissais dans un petit coin, comme un petit lapin dans un salon rempli de loups. Je suis devenue une fille plus triste. Une adolescente plus rebelle. Une femme plus désabusée. Ce qui m’est arrivé s’est reproduit deux fois : la première là, dans ce placard sombre, et la seconde face à ma famille, qui n’a rien fait. Mensonge. Elle est passée du côté des méchants.

 

 

Violence après violence : si on ne te défend pas c’est parce que tu as certainement fait quelque chose.

 

2. Je voyage

 

 

L’atrocité du monde, celle qui brise le coeur des petites filles, ne m’est pas étrangère. Il y a bien trop d’années que j’ai perdu l’innocence et l’angélisme perpétuel. Je ne fais confiance ni aux hommes ni aux femmes. Je ne crois pas que nous soyons tous des frères. Je n’use pas de diminutifs pour parler. Je ne suis pas Flanders, celui des Simpsons.

 

 

Je peux être une merde et je le suis quand je le décide.

 

 

Je suis équatorienne, de Guayaquil pour être plus précise: je sais qu’il faut avoir les yeux partout quand tu marches dans la rue.Une moitié sur ton sac, et l’autre sur ton cul. Parce que je suis une voyageuse, une touriste, une femme, une étrangère, une latino-américaine, une fille à papa, une immigrante, par sagesse populaire, parce qu’il m’est arrivé des tas de choses emmerdantes dans la vie, je sais marcher en étant sur mes gardes.

 

 

Cela dit, je crois à l’instar des saints qu’il y a davantage de gens bons que de gens mauvais. Et je crois aussi que ce monde m’appartient, et pas uniquement aux hommes, ni aux femmes qui voyagent avec des hommes.

 

 

Non: il m’appartient à moi, une femme qui voyage seule.

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Entre vivre et ne pas vivre, je préfère vivre. Et pour moi, et pour tous ceux que j’aime, vivre signifie sortir, voyager, parler, écouter, essayer, découvrir, regarder, connaître, s’émerveiller, expérimenter. C’est-à-dire ce que quelques-uns appellent prendre des risques.

 

Oui, ce monde qui permet que quelques filles nous ne rentrions pas à la maison après le voyage de nos vies, est un monde dégueulasse mais le plus dégoûtant encore c’est le fait que même entreprendre le voyage nous fasse peur.

 

 

Pour ma part, je ne vais pas renoncer à me rendre à aucune Montañita qui me ferait envie uniquement parce qu’on dit que je cherche la mort. Non, c’est le contraire, je cherche la vie. La mort, ceux qui me la donnent ce sont ces délinquants que vous, monsieur le chef de la police, monsieur le ministre de la Justice, monsieur le Président ou qui que ce soit qui se trouve en charge de les arrêter n’avez pu les arrêter.

 

 

Je vais le dire encore plus clairement au cas où quelqu’un aurait des problèmes neuronaux : c’est l’assassin qui me tue, non pas le fait que je voyage seule.

 

 

Je ne suis pas si bête- même si je suis une femme je ne suis pas bête- au point d’aller chercher la mort, messieurs, et encore moins dans un paradis  comme l’Equateur. Dans mon Equateur, on cherche la vie : il y en a tellement ! Le problème est que si les violeurs et les assassins se baladent à leur aise, si moi, une femme, je cherche la vie, je vais trouver la mort même si je ne le veux pas.  Ou bien suis-je dans l’erreur?

 

 

Je ne vais pas cesser de me rendre à Montañita ni où cela me passera par les ovaires toute seule, bien que maintenant on dise que c’était cela le crime de Marina et Maria José, d’aller « seules », bien qu’elles aient été deux, et même si je suis littéraire et plutôt nulle pour les chiffres, il me semble que un et un font deux, mais bon…

 

 

Seules.

 

 

Avaient-elles donc besoin d’un chaperon  pour qu’on ne les tue point? Pourquoi la police n’a-t-elle pas un service de chaperons pour touristes seules ? De cette façon, nous nous débarrassions du problème. N’est-ce pas? Au lieu de poursuivre les délinquants pourquoi pas veiller à ce que les folles qui voyagent seules  « ne fassent pas de folies » avec leurs bikinis et leurs appétits sauvages ? Tiens, c’est une idée. Et une autre: nous changeons le slogan « L’Equateur aime la vie » par  « L’Equateur aime la vie, mais accompagnée ».

 

 

C’est plus authentique. 

 

3. Seule

 

 

Une des choses les plus bestiales que j’ai lues sur le viol se trouve dans le livre Théorie King Kong de l’écrivaine française Virginie Despentes.  Virginie et une amie ont été violées en rentrant d’un concert en autostop. L’agression physique et sexuelle est très violente et les deux adolescentes sont si traumatisées qu’elles ne parlent même pas entre elles de ce qui s’est passé. Un jour, Virginie lit dans une revue l’écrivaine féministe Camille Paglia : « C’est un risque inévitable, c’est un risque que les femmes doivent prendre en compte et courir si elles veulent sortir de chez elles et circuler librement. Si cela t’arrive, remets-toi debout, dustyourself, ôte toi-même la saleté et passe à autre chose. Et si cela te fait trop peur, il faut rester chez Maman et t’occuper de faire ta manucure ».

 

 

Virginie Despentes dit encore:  

 

 

“Camille Paglia est, sans doute la plus controversée de toutes les féministes américaines. Elle propose de penser le viol comme un risque inévitable, inhérent à notre condition de femmes. Une liberté inouïe de dédramatisation. Oui, on avait été dehors, un espace qui n’était pas pour nous. Oui, on avait vécu au lieu de mourir. Oui, on était en minijupe seules sans un mec avec nous, la nuit, oui on avait été connes, et faibles comme les filles apprennent à l’être quand on les agresse.Oui, ça nous était arrivé, mais pour la première fois, on comprenait ce qu’on avait fait : on était sorties dans la rue parce que, chez papa-maman, il ne se passait pas grand-chose.

 

On avait pris le risque, on avait payé le prix (…) Paglia nous permettait de nous imaginer comme des guerrières, pas tant responsables personnellement  de quelque chose qu’on n’avait pas cherché, que comme des victimes ordinaires de quelque chose à quoi nous pouvions nous attendre en étant des femmes et à vouloir prendre le risque de sortir dehors ».

 

 

Lire Paglia et Despentes m’a énormément choquée au début, mais après plusieurs lectures et après avoir bien réfléchi, j’ai compris qu’il y a des sauvageries, des choses innommables, penser le contraire c’est bon pour les idiotes et idiotes aucune de nous ne l’est, mais ce n’est pas le monde le problème, ce sont les bêtes qui le peuplent – à Montañita et à Londres et à Buenos Aires- et ce n’est pas une raison pour que nous restions enfermées à la maison.

 

 

Non. Non. Non. Mille fois non.

Marina Menegazzo y María José Coni.

Marina Menegazzo y María José Coni.

 

Savez-vous ce que nous allons faire? Nous allons exiger qu’on fasse du monde un lieu plus sûr pour nous au lieu de rejeter la faute sur nous parce que nous voulons connaître un monde qui, dit-on, n’est pas sûr pour nous les femmes.

 

 

Ce n’est pas notre faute que vous ne fassiez pas votre travail.

 

 

Ce n’est pas notre faute si… écrivez  ici le nom de n’importe quel gouvernant… est inepte.

 

 

Ce n’est pas notre faute si la délinquance existe.

 

 

Ce n’est pas notre faute si le machisme existe.

 

 

 Ce n’est pas notre faute qu’on nous tue.

 

 

Ce n’est pas notre faute qu’on nous tue.

 

 

Ce n’est pas notre faute qu’on nous tue.

 

 

Je m’appelle María Fernanda et je voyage seule.

 

 

Pour moi.

 

 

Pour Marina et  María José.

 

 

Pour nous toutes : #moijevoyageseule.

 


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