Calais est le principal point de passage terrestre et maritime entre le continent européen et le Royaume-uni. En fonction de la politique migratoire britannique, c'est le principal endroit où vont se trouver bloquées les personnes qui ne peuvent pas accéder au territoire britannique. C'est aussi le principal endroit où vont se concentrer les personnes qui tentent d'accéder irrégulièrement au territoire britannique en se cachant dans des camions qui traversent la mer par les ferries et par le Tunnel sous la Manche.



Il ne suffit pas d’entrer en Europe, de passer sa frontière extérieure. Pour quelqu’un qui n’a pas les bons « papiers », l’Europe est un espace parsemé de frontières, pays qui font partie de l’Union européenne ou n’en font pas partie, pays qui font partie de l’espace Schengen de libre circulation ou non, sachant qu’on peut faire partie de l’espace Schengen mais pas de l’Union européenne (Islande, Norvège, Suisse), ou qu’on peut faire partie de l’Union européenne sans être dans l’espace Schengen (Chypre, Bulgarie, Roumanie).

 

À l’extrémité nord-ouest de l’Europe, le Royaume-uni et l’Irlande en sont séparés par la mer, mais sont aussi membres de l’Union européenne sans faire partie de l’espace Schengen de libre circulation. Ce qui signifie que ces deux États ont maintenu des contrôles à leurs frontières avec le reste de l’Union européenne, et qu’ils ont une politique de visas distincte de celle de l’espace Schengen. Ainsi, un ressortissant albanais peut voyager dans l’espace Schengen sans visa pour un court séjour (jusqu’à trois mois), mais à besoin d’un visa pour aller au Royaume-uni, tout comme un réfugié érythréen résidant en Italie.

 

Notons que ce ressortissant érythréen peut circuler dans l’espace Schengen, mais qu’il doit attendre cinq ans pour demander une carte de résident longue durée européenne lui permettant de s’installer dans un autre pays de l’Union européenne, selon des règles complexes et variant d’un pays à l’autre. La liberté de circulation et d’installation dont jouissent les citoyens européens n’est étendue que de manière très restrictive aux ressortissants d’autres pays résidant dans l’Union européenne.

 

La construction d’une frontière

 

Revenons à la frontière britannique. Un obstacle géographique, la mer, qui sépare les Îles britanniques du continent, et un obstacle politique, le Royaume-uni ne fait pas partie de l’espace Schengen, et a donc maintenu les contrôles à ses frontières.

 

Cet obstacle est renforcé par la politique d’externalisation du contrôle de la frontière britannique sur le sol des États voisins. Celle-ci est jalonnée d’une série d’accords.

 

Avec la France, on a en 1991 le Protocole de Sangatte. Il anticipe l’ouverture du Tunnel sous la Manche. Il y a besoin juridiquement de définir cette nouvelle frontière entre les deux pays et les modalités de son contrôle, mais il y a aussi pour l’opinion britannique un enjeu symbolique fort, ce lien souterrain faisant perdre aux îles britanniques leur insularité et la sécurité qui y est attachée. Ce protocole prévoit donc des contrôles britanniques sur le sol français, à l’entrée du Tunnel, et dans les gares à l’embarquement des trains à grande vitesse qui traversent le Tunnel pour aboutir à Londres.

 

Le Protocole prévoit la réciprocité, c’est-à-dire des contrôles français symétriques sur le sol britannique. Mais cette symétrie n’est que théorique. Les entrées irrégulières sur le sol français à partir du territoire britannique sont très marginales, alors qu’elles sont significatives du continent européen vers le Royaume-uni.

 

En 2003, le Traité du Touquet élargit les contrôles britanniques sur le sol français aux ports de la Manche et de la Mer du Nord. De manière significative, il prévoit explicitement qu’une demande d’asile présentée aux agents britanniques sur le sol français relèverait de la responsabilité des autorités françaises (alors par exemple le placement en garde-à-vue de personnes arrêtées par les agents britanniques sur le sol français relèverait de la législation britannique sur la garde-à-vue). Encore une fois, le traité prévoit la réciprocité des contrôles français dans les ports britanniques, la symétrie étant illusoire.

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Le contexte du traité du Touquet est que les autorités françaises ont ouvert en 1999 un centre d’accueil pour les personnes bloquées à la frontière britannique, dans un grand hangar situé sur le territoire de la commune de Sangatte, à côté de Calais. Il s’agissait alors majoritairement de réfugiés fuyant les guerres de l’ancienne Yougoslavie dont l’éclatement s’achève alors. Le Centre de Sangatte accueille environ 200 personnes en 1999, et près de 2000 en 2002, majoritairement kurdes et afghanes, reflet des conflits entraînant l’arrivée de réfugiés dans l’Union européenne. Ce centre est fermé fin 2002 sous la pression des autorités britanniques, et les exilés se dispersent de manière plus large sur tout le littoral et le long des autoroutes qui y conduisent, en France et en Belgique.

 

En 2008 et 2009, le nombre d’exilés dans les différents campements de fortune à la frontière britannique, sur le sol français, augmente de manière importante. Le groupe le plus important est constitué de ressortissants afghans. En 2009, la déclaration franco-britannique d’Évian, déclinée par plusieurs textes plus techniques, porte sur les moyens déployés en France pour contrôler la frontière britannique : coopération entre les polices, mise en place d’équipements de contrôle, notamment des scanners, infrastructures, répartition des coûts entre la France et le Royaume-uni. Mais aussi dispersion par la police française des concentrations d’exilés à proximité de la frontière, et organisation de vols conjoints franco-britanniques pour expulser des exilés vers leur pays d’origine.

 

Sur le terrain, la plupart des campements d’exilés seront détruits par les autorités françaises, dont la « Jungle des Afghans » à Calais, dont la destruction a été médiatisée dans le monde entier, et il y aura deux vols franco-britanniques d’expulsion vers l’Afghanistan. Les destructions sont intervenues à un moment où le nombre d’exilés avait déjà baissé, les Afghans s’orientant notamment de manière plus importante vers la Scandinavie. Et les campements se sont reconstruits, souvent à proximité de l’emplacement des campements détruits.

 

Ce que les médias ont présenté comme une « crise migratoires » à l’été 2015 correspond en réalité une augmentation progressive du nombre d’exilés entrant en Europe à partir de l’été 2013, qu’on retrouve de manière très atténuée à la frontière britannique. Quand les entrées dans l’Union européenne se comptent en centaines de milliers, cela se traduit par quelques milliers de personnes bloquées à la frontière britannique. Par ailleurs, un million de personnes arrivant dans l’Union européenne en 2015 représentent 0,2 % de sa population, ce qui est loin d’être en soi une situation critique.

 

Les deux séries d’accords franco-britanniques conclus en 2014 et en 2015, soulignées par des rencontres et la venue à Calais de ministres des deux pays et de commissaires européens, reprennent les grandes lignes des accords de 2009 : renforcement des moyens de contrôle sur le territoire français, organisation de vols conjoints vers les pays d’origine, coopération policière, implication financière britannique. Ceux de 2015 font pour la première fois mention de moyens humanitaires et de mesures concernant les personnes bloquées à la frontière britannique et demandant l’asile en France. Les deux séries d’accords prévoient également une action conjointe des autorités françaises et britanniques dans le cadre des institutions européennes dans le sens d’un renforcement des contrôles aux frontières extérieures de l’Union.

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Le sommet franco-britannique d’Amiens début mars 2016 a confirmé cette orientation politique, avec notamment un nouveau financement britannique de 22 millions d’euros pour les actions de contrôle de la frontière sur le territoire français. Il a été concomitant à la destruction de la partie sud du bidonville d’exilés de Calais, qui a concerné près de 3500 personnes. La grande majorité de celles-ci se sont réinstallées dans la parie nord du bidonville, dont la destruction a été différées, ou se sont dispersées vers les autres lieux de passage du littoral.

 

On retrouve la même politique d’externalisation sur le sol belge, mais beaucoup moins médiatisée et étudiée. Le principal lieu de passage vers le Royaume-uni a été le port d’Ostende, jusqu’en 2013, qui a vu l’interruption des liaisons ferry. Le passage s’est alors reporté sur le port de Zeebruges. Des exilés passent également la frontière à partir des ports néerlandais, mais il n’y a pas là cet élément de visibilité que sont les campements, et la situation est très peu connue.

 

Calais et le littoral

 

Calais est le principal point de passage terrestre (par le Tunnel sous Manche) et maritime (c’est le port le plus proche des côtes britanniques) entre le continent européen et le Royaume-uni, pour les passagers (environ 30 millions de passagers par an) et les camions (environ 95 % du trafic poids lourd). En fonction de la politique migratoire britannique, c’est le principal endroit où vont se trouver bloquées les personnes qui ne peuvent pas accéder au territoire britannique. C’est aussi le principal endroit où vont se concentrer les personnes qui tentent d’accéder irrégulièrement au territoire britannique en se cachant dans des camions qui traversent la mer par les ferries et par le Tunnel sous la Manche.

 

Depuis la fermeture du Centre de Sangatte en 2002, les exilés s’abritent sous des bâches, dans des tentes, des cabanes qu’ils construisent, dans des bâtiments abandonnés. La politique des autorités françaises est de leur rendre la vie aussi difficile que possible, par des intrusions de jour comme de nuit dans ces squats et campements, accompagnées ou non d’arrestations et de violences, et la destruction à intervalles plus ou moins rapprochés de ces lieux de vie eux-mêmes. Des contrôles au faciès sont également réalisés dans les rues et dans les gares, accompagnés ou non de violences et d’arrestations, de manière à créer une situation d’insécurité en tout lieu et à tout moment.

 

Au printemps 2015, les autorités ont regroupés sous la pression de la police la quasi totalité des exilés présents à Calais sur un terrain situé à l’écart de la ville. Un centre de services de jour (repas, douches, premiers soins) a été installé à proximité. Une partie des femmes et des enfants sont hébergées dans l’enceinte de ce centre. L’accès en est interdit, sauf autorisation spéciale, au bénévoles et militants qui soutiennent les exilés. En janvier, un camp de containers a été ouvert par l’État à proximité pour héberger 1500 personnes. Là encore, l’accès est interdit sauf autorisation spéciale. Il est interdit d’y préparer à manger ou même de s’y préparer un thé ou un café, tout comme d’aménager des espaces personnels dans les dortoirs.

 

L’objectif affiché par l’État qu’il n’y ait plus à Calais que 2000 exilés, hébergés dans le centre de services et dans le camps de containers. Il s’agit de contrôler le nombre de personnes, de contrôler les personnes elles-mêmes, de mettre à distance les solidarités.

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Sur le terrain voisin, où les autorités ont choisi de concentrer les exilés, un bidonville de plusieurs milliers d’habitants s’est construit. Sous la pression des associations de soutien et sous la contrainte de décisions de justice, les autorités y ont fait quelques aménagements a minima : points d’eau, toilettes, collecte des déchets.

 

Les autorités ayant annoncé que les exilés seraient « tolérés » à cet endroit, les associations de soutien ont cru qu’on sortait de la suite d’expulsions et destructions de lieux de vie qui avaient caractérisé les années suivant la fermeture du Centre de Sangatte. Elles se sont impliquées avec les exilés dans la construction de cabanes plus confortables, de lieux collectifs (écoles, dispensaires, théâtre, bibliothèque, cuisines collectives). Les exilés ont ouvert des boutiques et des restaurants, et édifié des lieux de culte. Mais dans les faits, ce bidonville a fait l’objet de quatre destructions partielles par les autorités, la dernière touchant plus de la moitié de sa population, et sa pérennité même est menacée.

 

Depuis l’automne 2015, l’État s’est attaché à dissuader la solidarité qui s’est mise en place par une pression constante sur les bénévoles et militants : contrôles d’identité, contrôle, filtrage et parfois fouille des véhicules aux accès, amendes pour mauvais stationnement aux alentours du bidonville et parfois à l’intérieur de celui-ci. Ces actions d’intimidation, souvent sans base légale, n’ont pas rencontré de succès notable.

 

Pendant l’existence du Centre de Sangatte, entre 1999 et 2002, des exilé-e-s tentaient également de passer la frontière de manière occasionnelle par d’autres ports moins importants, ou en montant dans des camions sur des parkings autoroutiers en amont sur les autoroutes menant au littoral. Avec la fermeture du Centre de Sangatte, des campements permanents s’installent sur certains de ces lieux de passage, dans les environs de Dunkerque, port au nord-est de Calais, le long des autoroutes menant à Calais et Dunkerque, et plus loin au sud-ouest à Cherbourg.

 

Un tissu associatif très divers s’est impliqué dans le soutien aux exilés, tout d’abord à Calais, puis dans les autres lieux, alliant parfois non sans tensions aide humanitaire, solidarités de voisinage, soutien à l’accès aux droits, et contestation des politiques migratoires. Il est fait d’associations ou de collectifs informels qui se sont constituées en lien avec la présence des campements d’exilé-e-s, et d’associations ayant une activité plus large, comprenant le soutien aux exilé-e-s.

 

L’augmentation progressive mais importante du nombre d’exilé-e-s à la frontière britannique à partie de 2013 a entraîné à partir de 2014 la création de nouveaux campements permanents dans les autres ports où existent des liaisons ferry vers le Royaume-uni, et près des parkings autoroutiers plus petits ou plus en amont du littoral. Des associations commencent à se créer dans ces différents lieux.

 

La médiatisation de la situation à Calais et plus largement de ce qu’on appelle la « crise des réfugiés » au cours de l’été 2015 a entraîné la venue et l’implication de bénévoles et d’organisations de toute la France, du Royaume-uni, de Belgique et d’autres pays européens, à Calais, puis à Grande-Synthe. Cette ville de la banlieue de Dunkerque a connu une augmentation très forte du nombre d’exilé-e-s et a acquis une de ce fait une visibilité particulière. Médecins Sans Frontières y a ouvert en mars 2016 le premier camp de réfugiés aux normes internationales de France.

 


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