Ileana Arduino écrit “Elle a dit à son papa qu’elle allait quelque part mais elle est partie de chez elle dans une camionnette avec deux hommes″, nous raconte-t-on. On ne peut pas nier cela, c’est certain, mais en quoi cela explique-t-il ce qui est arrivé à Lucía Pérez, la jeune de Mar del Plata violée et assassinée ? Quel est le fil conducteur entre le fait de monter dans une camionnette à la porte de sa maison et mourir après une perte de connaissance dans un centre médical? Sa propre responsabilité, sa faute : elle est partie, elle a menti comme beaucoup d’entre nous, les filles, qui l’avons fait des milliers de fois, mais qui avons eu plus de chance.

Traduction: Pascale Cognet

 

 

 

La chance

 

Les réactions  devant la chose effroyable dont  a été victime Lucía Pérez, avec ses 16 ans de vie courte – sous l’empire de la logique mercantile qui décide de l’importance ou du désintérêt face à la vie-, sont au centre d’une scène qui est chargée de corps féminins morts violemment, sans compter tous ceux qui n’ont pas eu droit à l’attention médiatique. Nous voyons déjà comment d’une façon plus ou moins sous-jacente  plane la rationalité de la  “pute”. Si elle consommait  des drogues, si elle est partie avec des gens qui étaient plus âgés et de beaucoup comparés à ses presque 16 ans, si c’est une amie qui l’a livrée. Ces éléments sont très rapidement évoqués pour orienter l’explication du côté des responsabilités personnelles. Nous le savons déjà : les petites filles sages vont au ciel, les méchantes ailleurs, et ce qui  se passera  à l’extérieur  arrivera à cause de tout cela, parce qu’elles sont méchantes, ″parce qu’elles sont des putes″.  

 

Je lis un article: ″les hommes lui ont donné de la marijuana, ils l’ont mise en confiance et ensuite ils l’ont droguée à la cocaïne.″ Un tas de lignes de fuite, des pièges bien réfléchis, dans l’objectif de perpétuer l’enfermement et le confinement, l’apprivoisement. Une forme perverse de pitié qui semble rejeter la faute sur les autres. Elle, elle est déjà morte, la mort, selon le dicton populaire, nous améliore : une bonne victime ne se drogue pas. Sa passivité démesurée à cet égard, en plus d’en faire une victime idéale, nous avertit nous les autres filles de l’importance  explicative qu’a notre propre contribution quand nous subissons la violence. ″On l’a droguée″ affirme-t-on. Mais nous ne le savons pas. Et si elle s’était droguée toute seule ? Comment faire le lien entre le consentement  pour  se mettre dans le corps n’importe quoi volontairement et un viol avec pénétration multiple de force?

 

″Elle a dit à son papa qu’elle allait quelque part mais elle est partie de chez elle dans une camionnette avec deux hommes″, nous raconte-t-on. On ne peut nier cela, c’est certain, mais en quoi cela explique-t-il  ce qui est arrivé ? Peu ou point. Mais cela fait apparaître d’autres préjugés. Quel est le fil conducteur entre le fait de monter dans une camionnette à la porte de chez soi et le fait de mourir sans avoir repris connaissance dans un centre médical parce que son système vagal a cessé de fonctionner ? Sa propre responsabilité, sa faute : elle est partie, elle a menti comme beaucoup d’entre nous, les filles, qui l’avons fait des milliers de fois, mais qui nous avons eu plus de chance.

 

Je me rappelle un rendez-vous avec quelqu’un que je ne connaissais pas.  Je lui ai dit ″je viens chez toi″. Je suis allée là-bas, sans avoir mis en place au préalable avec une de mes meilleures amies un protocole selon lequel je l’appellerai  régulièrement pour lui dire que j’allais bien. A peine arrivée, j’ai prévenu le garçon: ″écoute, tous les tant de temps, je vais appeler ma copine, parce que nous, les filles,  on nous tue pour ce genre de choses″. Il m’a regardée d’une façon bizarre mais il a parfaitement compris. Il en va ainsi,   le monde dans lequel les femmes nous  évoluons aujourd’hui est horrible. Je levais le doigt pour me poser des questions à moi-même. Je me demandais : Où vas-tu ? Que fais-tu? La solution n’a été en rien facile, mais j’ai pu sortir, je ne suis pas restée enfermée, et j’ai eu de la chance, comme beaucoup d’autres fois, comme lorsque je m’endors dans les taxis: plus jeune quand je rentrais d’une fête, plus vieille quand j’étais épuisée par le travail, ce qui est pareil ou plus dangereux. Et j’ai toujours eu de la ″chance″. Tout au plus, une remontrance machiste, mais pour la bonne cause, pour être ″si″ irresponsable. Mais nous voyons déjà, la chance est rétive et quand elle fait défaut, cela donne lieu à des situations comme celle de toutes les Lucia du quotidien, qui conduisent certaines à la mort et beaucoup d’autres à l’asphyxie de l’auto-répression et à la peur.

 

Il y a un écho misogyne de fond qui occulte l’absence totale de lien rationnel entre certaines choses et les autres, renforçant l’idée qu’éviter le préjudice est de notre responsabilité : il vaut mieux ne pas y aller, il vaut mieux rester, le ″non″ vaut mieux ; mais si nous y allons, si on ne reste pas et en plus de cela nous disons non, nous devrions  nous être rendues compte avant, pire encore, parce que nous sommes hystériques. Drôle de forme de liberté que l’on nous offre : d’une façon ou d’une autre la vie nous quitte, nous vivons enfermées dans la peur ou aux dépens de quelque “oui” fatal ou que le macho de service se prenne pour un laisser passer  avec tous les droits.

 

“Arrêt cardiaque dû à un empalement  anal″, son cœur a cessé de battre, ils l’ont explosée. Ni les drogues, ni son âge, ni celui de ces deux brutes, ni son amie, ni combien même ce serait une ″pute″, rien de cela n’explique la mort : c’est bien l’empalement anal, la sauvagerie sexuelle, les pratiques violentes extrêmes mais régulières et reconnaissables sur la scène sociale, culturelle et politique appelée patriarcat, et exécutées par deux purs produits que l’on peut attendre de ce modèle de relation qui est le nôtre. A partir de là, il nous faut orienter la recherche vers des explications plus complètes, celles qui répondent au pourquoi mais surtout celles qui vont nous permettre d’élaborer d’autres hypothèses.

 

Ce ne sont pas des monstres

 

Je ne sais si les lecteurs me pardonneront l’excès d’autoréférence, mais il y a une explication à cela. Un tel niveau de brutalité, d’humiliation, de chosification extrême matérialisée par des corps mais adressés expressément à chacune d’entre nous et également aux hommes, fait remonter en moi beaucoup de choses. Il y a quelque temps, j’ai décidé de faire, à la première personne, de la reconnaissance de l’expérience machiste, tant comme victime que comme bourreau, bien qu’avec des degrés de responsabilité différents, une condition basique pour penser qu’un horizon de transformations est réellement possible, même s’il y a du travail, mais c’est possible.

 

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De la même façon qu’existe la densité politique de la“ pute “, à la lecture de Virgine Despentes  dans “ King Kong Théorie “, on comprend le “viol”  dans son sens plus politique, plus programmatique, au-delà de telle ou telle forme de matérialisation. L’expérience extrême, comme celle des deux violeurs qui ont soumis Lucia, est plus compréhensible lorsqu’on  l’extraie du registre de ce qui est exceptionnel pour être ramenée d’une certaine façon à un modèle général  sur lequel on construit le féminin: nous ne sommes pas toutes touchées par l’expérience concrète du viol mais nous grandissons toutes  et nous nous constituons sous cette menace qui a en commun une matrice qui s’exprime et a du sens: le machisme. Elle le dit de cette façon: “Nous nous obstinons à faire comme si le viol était en dehors de la sexualité, quelque chose d’extraordinaire et de périphérique, évitable. Comme s’il ne touchait que quelques-uns, agresseurs et victimes, comme si cela constituait une situation exceptionnelle, qui ne dit rien du reste (…) C’est le projet même du viol  qui faisait de moi une femme, quelqu’un d’essentiellement vulnérable″.

 

Il ne s’agit pas d’une proposition d’identification à partir des formes légitimées de victimisation qui nous obligent à rester passives, à rester dans le silence. La proposition est que nous comprenions vraiment que lorsqu’on touche l’une d’entre nous, quand on empale une autre, nous sommes toutes touchées. Une reconnaissance de la poursuite du viol comme programme politique pour pouvoir réclamer justice mais aussi nous libérer, casser le moule. Bien faire comprendre que nous ne sommes pas disposées à continuer à vivre en suivant le scénario de victimes qu’on nous propose, parce que cela n’est en rien réparateur.

 

Il est aussi urgent de remettre en cause le rôle des hommes dans le consentement direct ou indirect de ces pratiques, ou  au minimum remettre en cause  la tolérance  qui augmente dans l’indifférence. Surtout dans ces périodes de conscientisation croissante que beaucoup emploient mal en se mettant sur la défensive ou 100% en dehors de l’expérience violente, comme s’il n’y avait pas de force dans cette assignation de violence qu’ils exercent en échange de leurs privilèges.

 

Comprendre cette densité  politique dont nous parle Despentes par rapport au “viol” comme programme, implique de reconnaître que le caractère extrême de pratiques qu’exécutent les violeurs – comme ceux qui ont attaqué Lucía – ces pratiques sont soutenues par l’univers symbolique de la violence machiste. Ce sont les mêmes qui soutiennent  le régime  patriarcal et qui en alimentent beaucoup d’autres, ils auront beau être horrifiés par telle ou telle expérience. Comme l’a montré la grande Rita Segato [NdT: Rita Laura Segato  anthropologue et ethno musicologue argentine]: “ Quand la cruauté est physique, on ne peut faire abstraction du corrélat moral : sans démoralisation, il n’y a pas de subordination possible”.

 

Nous n’avons pas besoin de votre horreur, ni,  qu’en étiquetant ces autres de “monstres”, vous vous désolidarisiez de cette horreur parce que cela ne sert qu’à occulter la régularité violente dans laquelle nous vivons. Il faut plutôt envisager la suite, pas pour s’auto flageller, mais pour reconnaître et transformer.

 

Parce que ce sont des putes

 

Tracey Emin, avant de devenir une figure de l’avant garde artistique anglaise, a vécu sa jeunesse dans une ville côtière près de Londres. En 1995, elle a filmé  Why I never became a dancer, six minutes brutes et accablantes qui témoignent de ce que vivre là a signifié, avec le culot de faire ce qu’elle voulait avec sa sexualité, en étant une fille, ce qui bien sûr est l’essentiel. L’audace de décider de coucher avec qui elle voudrait pendant  toute son adolescence   a eu un coût. Quand elle a décidé de se présenter à un concours de danse, dans lequel elle entrevoit une chance de dépasser le stade de l’imagination pour pouvoir sortir de cette ville, au moment exact où elle a vu un avenir, un groupe de types qui la connaissent, elle a couché avec beaucoup d’entre eux, ne l’encouragent pas et lui crient très fort “putain, putain, putain”,  jusqu’à la faire perdre et l’éjecter.

 

Il y a quelques semaines, une jeune fille italienne s’est pendue avec son écharpe. Pourquoi ? Pour de nombreuses raisons peut-être, mais tout ce que tout le monde sait, c’est qu’un garçon l’a filmée pendant qu’elle lui faisait une fellation dans l’intimité et qu’il a publié la vidéo sur le web. Ils étaient d’accord pour se filmer. La diffusion  s’est répandue par le biais du compte du garçon. Elle n’a pas supporté le cauchemar, elle a changé de ville, a changé de nom, elle a tout essayé, mais la grande audience à la télévision se moquait, des joueurs de la sélection de foot et même un fonctionnaire public faisaient des blagues par rapport à cela.

 

Nous parlons toujours d’autres expériences mais nous les reconnaissons bien parce qu’avec des intensités différentes nous les avons vécues, nous les avons traversées. Je pense, par exemple, au nombre  de fois où, moi dans mon adolescence dans une petite ville, j’ai baigné dans une hypocrisie suffisante pour faire ce que je voulais sans que cela ne se voit, parce que tout le monde couche avec tout le monde et les filles, nous aimons cela autant que les garçons, mais nous savons bien déjà  que pendant que les uns sont encouragés à lâcher la bride grâce au mythe que la nature “les appelle” , ils sont  irrépressibles, nous les filles, on nous demande de résister, de serrer les cuisses, de ne pas nous comporter comme des “putes”. 

 

En réalité, ce qu’on récompense, ce n’est pas la chasteté, mais la simulation, bien se la jouer, le secret, qu’on ne le remarque pas, ne pas être vues. Et la menace se fait sentir parce que d’une minute à l’autre, comme avec Tracey Emin, on commence à t’appeler  “putain, putain, putain”. N’importe qui sait combien cela peut-être cruel : l’ostracisme ou la sur adaptation avec adhésion aux stigmates sont les choix possibles pour l’immense majorité. Dans aucun des cas, on ne sort indemne parce que rester en dehors, ne pas faire partie de ou endosser le rôle de  et être à la merci  de la façon dont les autres nous définissent, d’être à leur disposition, y compris physiquement, ressemble beaucoup à faire de nous des choses, à nier notre existence.

 

Cela ne nous réussit pas beaucoup mieux à nous qui croyons que nous avons réussi à “bien nous comporter“. La simulation nous laisse sous l’emprise de l’homme qui, s’il se met en colère ou s’il a besoin de réaffirmer sa qualité d’homme de manière patriarcale, cela s’entend au prix de notre l’humiliation, pourra nous traiter d’une minute à l’autre de “pute”. Son succès probablement se verra assuré à nouveau parce que beaucoup d’autres, femmes et hommes, nous nous rassemblerons en toute hâte pour alimenter à coup de cancans, moqueries et de répétitions, le surnom qui lui convient en collant une étiquette sur celle qui est indiscrète, mauvaise femme, cruelle ou inhumaine, en définitive parce qu’elle est “pute”.

 

La reproduction des habitudes du patriarcat, en tant que relations de domination, est, nous le savons bien, la condition même de notre survie. C’est un tel piège qui sera mis, s’il échoue, sur le compte de chacune d’entre nous parce que, par nos actions ou nos omissions, nous aurons mis en jeu quelque chose de notre côté pute. S’il y a beaucoup de jeunesse, de classe, de capital symbolique et si nous sommes préférentiellement blanches, l’innocence ou la stupidité qu’on assigne à des doses similaires à notre condition de  “putes”, nous protègeront un petit peu du tripotage  et autres types de vexations que les victimes de faits de violence sexuelle continuent à subir même une fois mortes.

 

Lorsque je dis “putes” ici, je le fais en ayant recours à la force énonciative que possède le mot, bien au-delà de l’identification qui stigmatise, avec l’expérience reconnaissable et concrète de la prostitution, en reprenant l’enseignement  de Sonia Sánchez et María Galindo lorsqu’elles montrent que “le mot  pute a ce pouvoir de venir du monde de la prostitution et de déflagrer  dans toutes les maisons, dans tous les espaces sociaux et dans nos cœurs”.


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