Les crimes de responsabilité qui ont justifié la destitution de Dilma Rousseff ont été rejetés par la défense non seulement pour des raisons techniques mais aussi parce qu’ils ont été une pratique courante pendant les gouvernements antérieurs et ils sont toujours pratiqués par les gouverneurs actuels au Brésil. La politologue et chercheuse brésilienne de l’UNSAM [NdT : Université Nationale de San Martin, B.A Argentina], Ximena Simpson, analyse le processus politique qui a écarté du pouvoir le PT [NdT : Parti des Travailleurs] ; elle passe en revue l’histoire récente, l’évolution de la société et la logique des acteurs pour permettre de comprendre le scénario actuel.



Photos: Agence Brasil

Traduction: Pascale Cognet

 

 

 

Dans la préface de son libre  As Razoes da Desordem (1993) [NdT : Les raisons du désordre], l’analyste politique brésilien reconnu Wanderley Guilherme dos Santos (WGS) souligne une grande erreur commise par beaucoup de spécialistes  dans ce pays : croire qu’il existe des théories explicatives pour les pays riches, d’autres différentes pour ceux qui sont en processus de développement et d’autres encore pour les pays pauvres. WGS soutient la thèse selon laquelle pour comprendre les spécificités des différents processus historico-politiques, il ne faut pas élaborer des lois différenciées, car toutes les sociétés modernes sont confrontées de façon cyclique à des problèmes communs. De cette façon, en analysant les trajectoires observées au Brésil et dans d’autres nations, il affirme que c’est justement ce qui est identique en elles qui en expliquera les différences.

 

 

En prenant le modèle de démocratie polyarchique de Dahl (1997), selon lequel l’ordre social pluraliste naît du renforcement et de l’élargissement de la concurrence entre les différents groupes sociaux et de leur inclusion postérieure et progressive dans la politique, WGS souligne le fait que la relation entre éthique et politique, en termes de rapport entre la production matérielle de la richesse et la distribution des biens et des valeurs disponibles, est la même pour les pays capitalistes développés et en voie de développement. Cependant, c’est la façon dont se développent les processus d’intégration, de participation et de distribution de la richesse tout au long du temps qui  permettra d’expliquer les différents degrés d’institutionnalisation démocratique du présent.

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Alors que dans les polyarchies stables, la participation naît de l’institutionnalisation du processus de concurrence politique, pour une grande partie des pays latino-américains, le processus s’est fait de façon inverse. Les masses ont été incorporées à la dynamique de concurrence avant que le processus de concurrence politique ne soit institutionnalisé totalement. Conséquence de cette inversion, la troisième étape du processus de concurrence polyarchique, la distribution de la richesse, s’est transformée en un instrument auxiliaire de l’ingénierie politique : comme solution pour le problème du l’élargissement de la participation avec une institutionnalisation faible de la concurrence.

 

En résumé, cette particularité a créé un cercle vicieux dans lequel c’est le type de rapport entre l’Etat (à ses différents niveaux) et la société qui finit par définir l’instabilité du système politique, et elle constitue le facteur qui explique la difficulté à atteindre une plus grande institutionnalisation de  la culture citoyenne dans certains pays. Dans le cas présent, le Brésil 

 

Nous savons bien que l’histoire est dynamique et que ses processus politiques ne sont finalement que des processus. Comme tels, ils supposent la possibilité de changements, de retours en arrière et aussi  de certains paramètres de continuité. Dans ce sens, Edson Nunes (1997) indiquait déjà que le système politique brésilien se dessinait en quatre types de grammaires [NdT : cf Nunes, Edson. 2010, A Gramatica Política do Brasil] ou quatre  modèles  de rapport entre l’Etat et la société civile. Ce sont : le clientélisme, le corporatisme, l’isolement bureaucratique et l’universalisme des procédés. La combinaison entre elles tout au long de l’histoire se produit de différentes manières et avec des intensités variées. Quelques-unes peut-être semblaient déjà dépassées ou transformées. Les évènements vécus pendant cette dernière semaine me laissent croire que non.

 

Grâce aux contributions  de WGS et de Nunes, il me semble possible de comprendre un peu mieux le résultat de la procédure de destitution de la présidente Dilma Rousseff (2011 –2016). Les charges qui pèsent sur la dorénavant ex présidente Dilma Rousseff (“ Pedaladas Fiscales″)  [NdT : ″pédalages budgétaires ou dribble fiscal″])  et autorisation de dépenses  à travers des décrets) constituent le sujet d’une  large controverse entre spécialistes et politiques. Les crimes dits de responsabilité, dans le sens de  violation de  la législation relative à la santé fiscale du pays, non seulement sont récusés par la défense pour des raisons techniques, mais aussi parce qu’ils ont été une pratique courante sous les gouvernements précédents et, même, une pratique actuelle chez plus de la moitié des gouverneurs (16 sur un total de 27).

 

 

Je ne prétends pas  entrer dans des discussions techniques. Ce qui, dans cet article, m’intéresse, c’est d’approfondir l’aspect clairement politique de la procédure de destitution, dans laquelle l’interprétation de la Constitution a été le point central des discussions entre accusés et défenseurs. C’est justement à partir de ce point que nous pouvons chercher un certain ordre dans le chaos. 

 

Si l’on se place sur le plan empirique, au début  des années 80 principalement, c’était un lieu commun d’affirmer que le Brésil était un de ces cas d’échec politico-institutionnel inexorable. Entre un multipartisme, un système partisan de faible institutionnalisation  et un système fédéral fort, le Brésil ne semblait pouvoir être rien de plus qu’une destination touristique de plages et de caipirinhas. [NdT : cocktail à base de cachaça et citron vert]. Cependant, principalement à partir du 21ème Siècle, le Brésil a montré qu’il était bien plus que synonyme de belles plages. En termes politico-partisans, il a fait preuve de stabilité, de davantage de prévoyance, et, jusqu’en 2010, a connu  une croissance économique  considérable prenant appui sur un consensus interne acceptable autour des piliers centraux du développement national. Il a renforcé sa recherche historique d’une hégémonie régionale et il a brandi le drapeau de la gouvernance globale avec l’impétuosité de se transformer en un joueur international de poids.

 

En termes sociaux, le Brésil semblait s’être dégagé de son passé et, finalement, avoir dépassé les structures contraignantes de l’inégalité et de l’extrême pauvreté. Le gouvernement du PT initié par Luiz Inácio Lula da Silva (2003-2011) et suivi par Dilma Rousseff (2011-2016) a baissé d’ 1% l’indice d’inégalité sociale (Indice de Gini) et augmenté la valeur réelle du salaire minimum du travailleur (dépassant l’inflation). Avec pour résultat, l’incorporation d’une masse significative de brésiliennes et brésiliens à la citoyenneté (40 millions de personnes ont accédé aux catégories C dans les 10 dernières années. Le chômage est tombé à des niveaux jamais atteints (4.8% en 2014) et le nombre d’étudiants inscrits dans l’enseignement fondamental, de 4 à 17 ans, est passé de 88,9% en 2003 à 93,6% en 2016.

 

Cependant, d’une façon générale, à partir de juin 2013, le scénario semble changer à nouveau. Des manifestations inédites et massives éclatent dans les principales capitales et villes contre la détérioration de l’économie et des politiques d’austérité que le gouvernement de Dilma commençait à appliquer. Cette nouvelle conjoncture défie à nouveau les analystes politiques à propos de la réalité brésilienne.

Ces journées de juin peuvent se comprendre à partir de l’intégration de ces 40 millions de brésiliennes et brésiliens à la citoyenneté. Cette nouvelle citoyenneté a poussé à ce qu’on exige non seulement davantage, mais davantage et mieux. Pour plus de droits sociaux, des politiques universelles et plus de transparence politique. De façon définitive, le problème de la corruption est entré dans l’agenda  public. Comme le fut, en son temps, la responsabilité fiscale. Cela montre, sans doute, qu’un processus de maturation de la société brésilienne a eu lieu, un apprentissage, qui exige qu’on le perçoive chez les dirigeants politiques.

 

A son tour, l’économie, à ce moment-là, montrait déjà des signes de stagnation avec une forte chute du produit intérieur brut (il a atteint – 3.8%) et une escalade sidérale du chômage (11.6% en 2016) et de l’inflation (10%).

 

Le gouvernement de Rousseff était en chute libre en termes de popularité quand on a commencé les investigations sur des actes de corruption. Le dit Petrolao [NdT : nom donné à la corruption chez Petrobras] et l’opération  Lava Jato [NdT : Le scandale Petrobas a été révélé par l’opération de police Lava Jato (Karcher en français)] ont ouvert une boîte de Pandore qui a concerné une grande partie du système politique brésilien.

 

L’opération nommée Lava Jato a commencé en juillet 2013, lorsque la Police Fédérale de Curitiba (Etat de Paraná) a découvert une opération de blanchiment d’actifs d’une ampleur moyenne. Ce cas est remonté jusqu’à l’agent de change Alberto Youseff, expert en blanchiment d’argent. Son témoignage, avec celui de de Paulo Roberto Costa, ex directeur  d’Abastecimiento (Approvisionnement) de Petrobras, a été l’étincelle qui a fait exploser un scandale aux dimensions inimaginables jusqu’à maintenant.

 

Petrobras  elle-même affirme que les détournements découverts ont totalisé quelques 2.000 millions de dollars, mais le Ministère Public calcule que le chiffre peut être supérieur, étant donné que, selon leurs calculs, le réseau de corruption a détourné entre 1 et 5% sur chaque contrat signé par la compagnie d’état entre 2004 y 2014. D’après les procureurs, un “cartel” de 20 entreprises qui inclue les plus grandes entreprises de construction et  sous- traitantes de travaux publics du Brésil, parmi lesquelles les multinationales comme Camargo Correa, Odebrecht et Andrade Gutiérrez, se répartissait entre elles tous les contrats de Petrobras, avec la connivence de politiciens de poids. Beaucoup d’entre eux du  principal parti de la coalition de  Rousseff, le  PMDB [NdT : Parti du Mouvement démocratique Brésilien], de l’opposant  PSDB [NdT : Parti de la sociale démocratie brésilienne] d’Aécio Neves et y compris des membres du Parti des Travailleurs.

 

Dilma Roussef, cependant, n’a aucune charge de corruption à son encontre Dilam Rousseff, cependant, n’a interféré à aucun moment pour stopper la saignée que la Lava Jato générait. C’est peut-être là qu’a été sa grande erreur.

 

Comme elle n’a pas empêché  la mise en accusation du Président de la Chambre des Députés, Eduardo Cunha du PMDB, avec des charges de corruption, blanchiment d’argent et trafic d’influence, ce dernier a accepté une demande de destitution élaborée par deux députés opposants.

 

Les problèmes économiques se sont ajoutés ainsi à la crise éthique. Le mécontentement de la rue de juin 2013 s’est mélangé au rejet de la corruption généralisée, intensifiant la chute de popularité de la Présidente et confortant, devant l’opinion publique, la demande de destitution sous la houlette de l’opposition. Déjà formée à ce moment aussi par des membres des partis les plus les physiologiques [NdT : Au Brésil, on a inventé l’expression « parti physiologique » pour désigner des partis qui se structurent ou survivent grâce à des postes ou à de l’argent public] de sa base parlementaire (le PMDB et le dit Centrao).

 

Cela a été possible pour deux raisons principales, d’abord parce que sur beaucoup de points la constitution du Brésil est ambiguë, malgré le fait qu’elle soit beaucoup trop détaillée. Ensuite, parce que malgré le système de partis relativement discipliné, le multipartisme ajouté au fait qu’il n’y a qu’un seul parti qui atteigne pratiquement la majorité nécessaire pour développer dans la stabilité un programme de gouvernement. Cela oblige quiconque voudra accéder au pouvoir et former un gouvernement à négocier avec lui. Last but not least, ce parti est le PMDB.

 

Le talon d’Achille se trouve justement dans les caractéristiques du PMDB: un parti fortement physiologique, faiblement idéologique avec une fragmentation interne très forte. Alors, la chance du gouvernement, en termes de possibilités de tenir  son agenda  (et maintenant nous voyons  qu’il s’agit aussi de sa survie), dépendait de la relation du parti de l’exécutif avec son principal associé. L’humeur de cet associé dépendait, à son tour, du réseau de distribution des postes et ressources à l’intérieur  du Gouvernement. C’est-à-dire, entre la richesse et les avantages  clientélistes.

 

Dans le cas de Dilma, il s’est passé trois choses: l’une concerne  sa faible volonté politique pour contenir son associé le plus important (celui-ci faisait pression pour plus de postes); sa politique de non- ingérence dans les cas de corruption (Lava Jato, entre autres, qui a provoqué des frictions avec sa base parlementaires) et la crise économique (en grande partie due à sa mauvaise gestion des comptes publics). Cette conjoncture, dans une grande mesure, a conduit à rendre possible la procédure d’impeachment et a mené à sa condamnation inexorable.

 

En reprenant les arguments de WGS et  les grammaires proposées par  Edson Nunes, alors que la société brésilienne semble ne plus accepter la corruption comme moyen de faire de la politique et que nous voyons que se renforcent les paramètres de transparence en termes de contrôle dans les échanges politiques de distribution des revenus, elle conserve aussi, comparativement à d’autres pays d’Amérique Latine, une structure institutionnelle solide et une bureaucratie , dans quelques secteurs, méritocratique. Néanmoins, le paradoxe historique réside dans le fait que la société brésilienne ne met pas fin à la coexistence avec des grammaires  fortement conservatrices et patrimoniales qui, à l’instar des caméléons, s’immiscent dans les couleurs républicaines et montrent les dents quand leur survie est en danger.

 

Références:

Dahl, Robert. 1997, Poliarquia: Participaçao e Oposiçao. São Paulo: Editora da Universidade de São Paulo.

Nunes, Edson. 2010, A Gramatica Política do Brasil – Clientelismo e insulamento burocrático – 4ª Ed. Garamond.

Santos, WG dos. 1993, As Razoes da Desordem. Rio de Janeiro: Editora ROCCO.


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