Les féminismes se développent dans les quartiers, dans les écoles, dans les universités, pour donner une meilleure visibilité à la subordination de la femme. Face aux actions publiques,telles que la Rencontre Nationale des Femmes ou le collectif « Pas une de Moins » (Ni Una Menos), le machisme oppose un refus, conteste leurs objectifs et transforme les hommes en victimes. Pourquoi cette persistante intolérance vis-à-vis du mouvement féministe ? Pourquoi autant de personnes refusent de s’en revendiquer même si elles sont d’accord avec ses propositions ? La sociologue LucíaMartelotte et la journaliste Paula Rey analysent un espace complexe et changeant qui a réussi à introduire« la violence faite aux femmes » dans l’agenda public.

Par: Paula Rey et Lucía Martelotte

Faut-il avoir honte d’êtreféministe ? Pourquoi des femmes et des hommes refusent d’assumer ce terme même s’ils partagent ses idéaux ? En 2012, la revue Replicante a mené une enquêteauprès des femmes du milieu artistique et culturel latino-américain en leur posant les questions suivantes : « Es-tu féministe ? Pourquoi ? ». Et le nombre de réponses négatives a été une surprise, de même que certains arguments avancés pour le justifier car ils semblaient occulterune certaine crainte. Pourquoi craint-on ce terme ? Que font les féministes ? Qui sont-elles ? Une masse homogène ? Un activisme unique ? Qui interpelle-t-on ? Pourquoi persiste l’intolérance vis-à-vis de ce mouvement ?

Dès ses débuts, l’hétérogénéité est une partie constitutive du féminisme. Tout au long de son histoire, le mouvement a incorporé des membres et des thèmes suivant les synergies établies avec d’autres collectifs. Mais, au cours de ces « vagues » d’intégration, le féminisme a dû batailler sur deux fronts en même temps : contre la société, pour rendre visible et changer la condition de subordination de la femme, etcontre son propre mouvement, pour éviter que la cohabitation des différentes idéologies soit un facteur de rupture.

 

Nous pouvons citer trois exemples récents de manifestation de ce rejet du féminisme :à l’occasion de la dernière Rencontre Nationale des Femmes (ENM),l’attaque virtuellede pages Facebook contre la violence de genre de la part des usagers du siteTaringa, et, ces derniers jours, face à l’appel lancé par le collectif « Pas une de Moins » (Ni unaMenos).

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La 29ème Rencontre Nationale des Femmes (ENM) a été organisée en octobre dernier et a été l’une des plus massives : elle a rassemblé 40 mille femmes. Il s’agitd’une réunion annuelle, organisée dans une ville choisie par voix populaire, où l’on peut participer à différents ateliers sur des thèmes liés à l’agenda féministe. Mais, pour dissiper des malentendus dès le début, il convient de préciser que les femmes qu’y assistent ne sont pas toutes féministes.

 

Se rendre à la capitale de la Province de Salta n’a pas été chose facile. Des groupes venant de diverses provinces ont dénoncé un boycott de la part des entreprises de transports qui avaient été engagéesqui les ont empêchés d’effectuer le voyage. Environ 15 cars, qui devaient transporter plus de 500 femmes,n’ont jamais été mis à leur disposition du fait d’une escroquerie dont diverses organisations ont été victimes. À Buenos Aires, une marche a été organisée depuis l’Obélisque,au lendemain de l’inauguration de la Rencontre, pour dénoncer les entreprises qui avaient laissé des centaines de femmes sans la possibilité de se rendre à ces Rencontres. Celles qui ont pu voyager ont trouvé à leur arrivée une ville couverte d’affiches qui alertaientdu « danger » que cette Rencontre et ses participantes luifaisaient courir. L’une de ces affiches disait : « Le 11, 12 et 13 octobre, un groupe de femmes extrémistes vient détruire ta ville. Vas-tu le permettre ? ».

 

Malgré cette peu cordiale bienvenue et même s’il y a eu des dissidences quant au choix du parcours de la marche de clôture (la question est toujours de décider si l’on passe devant l’Église ou pas), les participantes ont formé une longue colonned’union en faveur de la légalisation de l’avortement et de l’élimination de la violence de genre dans toutes ses manifestations.

 

Le deuxième exemple : à la mi-avril de cette année, plusieurs pages du Facebook contre la violence de genre ont été attaquées par un groupe d’hommes usagers du siteTaringa –l’auto dénommé Armée des  Lynx – qui, outre les menaces proférées en privé et en public à l’encontre des membres du groupe Facebook (« féminazi » était l’injure la plus fréquente), ont rempli ces pages de pornographie et de contenus illicitesafin de pouvoir porter plainte ensuite et faire supprimer la page.

 

Le troisième exemple est l’appel à une marche, le 3 juin 2015, lancé par le collectif « Pas une de Moins »à la suite du féminicide de Chiara Páez. Cette campagne a eu une large diffusion sur internet et a connu une adhésion immédiate (pourquoi au Congrès et non pas aux Tribunaux ? ou dans la Place de Mai ?). Mais il y a eu des internautes, en particulier des hommes, qui ont manifesté leur rejet en invoquant l’inutilité de cet appel.

 

Ainsi, malgré les progrès enregistrés en matière de reconnaissance des droits des femmes, le rejet des initiatives du type de celle que l’on vient d’évoquer met en évidence la persistance d’un machisme et d’une société patriarcale. Il semblerait que l’on ne soittoujours pas à l’aise lorsque les femmes descendent dans la rue pour défendre leurs droits (et qui plus est, avec des hommes qui se joignent à elles pour soutenir leurs revendications). Mais, surtout, il y a une conception erronée des objectifs du mouvement.

 

Il n’y a pas qu’un seul Féminisme

 

« Plus je parle de féminisme, plus je comprends que lutter pour les droits des femmes est pour beaucoup synonyme de haine vis-à-vis des hommes. Le féminisme, par définition, c’est croire que les hommes et les femmes doivent être égaux en droits et avoir les mêmes chances ». Ce fragment appartient au discours prononcé par l’actrice Emma Watson, célèbre pour son interprétation d’Hermione Granger dans les films d’Harry Potter, en tant qu’Ambassadrice de bonne volonté de l’ONU Femmes, à l’occasion de la présentation de la campagne HeforShe. La vidéo a été largement vue sur internet et a donné lieu à une série de débats. Qu’est-ce que le féminisme ? Y-a-t-il une seule définition possible ? Existe-t-il un Féminisme avec un F majuscule ?

 

Les paroles de Watson ont contribué à expliquer ce que le féminisme n’est pas. Ses paroles ont mis en évidence qu’aucun des courants du féminismene le définit comme l’opposé du machisme, ni comme une haine des hommes. Toutefois, l’une des principales faiblesses du discours de l’actrice est de n’avoir pas approfondi le sujet de manière à montrer la complexité des féminismes et leurs multiples variantes.

 

Car il n’y a pas qu’un seul féminisme. Il existe divers féminismes, multiples et pluraux, qui constituent un ensemble hétérogène d’idéologies et de mouvements politiques, culturels et économiques dont l’objectif est l’égalité en droits, quel que soit l’identité de genre de la personne. Ou, comme le dit l’anthropologue mexicaine Marta Lamas, « le féminisme est la lutte pour que la différence sexuelle ne devienne inégalité sociale ».

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En Argentine cohabitent plusieurs courants de féminisme. Apparu comme un mouvement qui mobilisait principalement les classes moyenne et haute, le féminisme s’est enrichi grâceà la progressive intégration de femmes venant d’autres milieux sociaux. Il est possible aujourd’hui de trouver des féminismes institutionnalisés (liés aux ONG, aux partis politiques et à l’État), des féminismes populaires et des féminismes plus académiques. Mais il y a aussi le féminisme de l’égalité et le féminisme culturel ou de la différence.

 

Le lecteur anxieux pourra choisir de ne pas lire ce qui suit : une énumération de la diversité des féminismes dont nous parlons, rien que dans notre pays. Dans le domaine politique partisan, les féministes ont réussi à créer des espaces propres au sein des partis qui se chargent de rendre visible la présence féminine et de donner une impulsion à l’agenda féministe. Nous pouvons mentionner les « Femmes de la Matrie Latino-américaine » – « MuMaLa » (Libres del Sur) ; « Les Rouges » (NuevoMás) ; « Pain et Roses » (PTS) ; « Front de Femmes de la Rencontre » (NuevoEncuentro) ; « Femmes Radicales » (UCR) ; « Front National et Populaire de Femmes » (FrenteProgresistaPopular) ; ou « Unies et Organisées » (qui rassemble plusieurs organisations proches du kirchnerisme).  En 2011, un groupe appelé « Les Juliettes » a été créé en l’honneur de JulietaLantieri, l’une des pionnières du féminisme en Argentine.Ce groupeest à l’origine de la création de l’Initiative Parti Féministe (PAF !) et de la proposition, suivant ce slogan, de donner une claque au patriarcat.

 

« La Maison de la Rencontre », la « Fondation pour les Études et la Recherche sur la Femme » (FEIM), « Femmes en Égalité » (MEI), l’« Équipe latino-américaine de Justice et de Genre » (ELA), sont quelques-unes des ONG présentes dans la Ville de Buenos Aires et dans la zone métropolitaine qui se définissent comme des féministes relevant des institutions. Il y a d’autres organisations qui travaillent sur des thèmes liés aux droits des femmes où le féminisme est l’orientation idéologique de quelques-uns de leurs membres. Par exemple, « Amnesty International », l’« Association pour les Droits civils » (ADC) ; le « Centre d’Études de l’État et de la Société » (CEDES) ; le « Centre d’Études légales et sociales » (CELS) ; le « Centre interdisciplinaire pour l’Étude des Politiques publiques » (CIEPP) ou le « Réseau Halte au Trafic et à la Traite » (RATT).

 

Le « Réseau PAR » (Journalistes d’Argentine en Réseau pour une communication non sexiste)  et le « Réseau International de Journalistes ayant Vision de Genre en Argentine », sont deux espaces de rassemblement de femmes et d’hommes qui travaillentdans une optique de genre et qui s’identifient pour la plupart au féminisme ;alors que le « Réseau Informatif de Femmes d’Argentine » (RIMA) est la liste d’adresses électroniques permettant aux féministes de l’ensemble du pays de rester en communication constante et d’échanger des informations.

 

Il y a un féminisme qui se développe dans des instances académiques. Des espaces particuliers se sont ainsi créés, tout particulièrement, au sein des universités nationales :l’« Institut interdisciplinaire d’Études de Genre » (IIEG), le « Programme d’actualisation en communication, en genres et en sexualités » (PACGES) ou le groupe d’« Anthropologues féministes » dans l’Université Nationale de Buenos Aires (UBA). De même, l’Université Nationale General San Martín (UNSAM), l’Université Nationale de Córdoba (UNC), l’Université National de Cuyo (UNCuyo) et l’Université Nationale de Rosario (UNR), parmi d’autres, ont des espaces liés à cette problématique.

 

Il existe aussi des collectifs (colectivas en espagnol, l’élection de « a » [marquant le féminin] au lieu de « o » [masculin] est un choix délibéré de ces groupes féministes) : La Revuelta à Neuquén, Las Inapropiables à Mendoza, Las Safinas à Rosario, Enredadera à Santa Fe, Ningunas Santas à San Luis, Mujeres al Oeste à Morón, Feministaspor la liberación à La Plata et le collectif d’artistes MujeresPúblicas, Socorristas en Red (féministes qui avortons), Arma Socorros Rosas dans différentes endroits du pays. Le groupe« Lesbiennes et féministes pour la décriminalisation de l’Avortement »propose une ligne d’écoute téléphonique« Avortement : plus d’information, moins de risques ». « Catholiques pour le droit de décider Argentine » travaille au niveau national mais a son siège dans la province de Córdoba et fait partie du « Réseau latino-américain de Catholiques pour le droit de décider ». Il y a aussi des initiatives récentes comme le collectif de journalistes et d’artistes, déjà mentionné, et des activistes « Pas une de Moins », « Action Respect » ou « La Marche des Putes » dont l’action s’appuie sur la question féministe même si tous les membres ne se définissent pas en tant que tels et si leur organisation ne rentre pas dans ce cadre.

 

D’une manière générale, il n’y a pas d’exclusivité de participation et celles qui se considèrent comme féministes ont plusieurs « casquettes ». Il arrive en outre que des personnes et des organisations venant de différentes parties du pays décident de s’unir dans une cause commune et de lancer une action comme la « Campagne nationale pour le droit à l’avortement légal, sûr et gratuit » ou, plus récemment, la « Campagne contre les violences faites aux femmes ».

 

Il s’agit-là bien entendu d’un inventaire incomplet.

 

Tensions

 

Il n’y a pas une seule voie vers le féminisme, ni un seul motif pour se déclarer féministe. Les stratégies peuvent également varier ainsi que les modes d’action. Les positions théoriques qui servent de référence peuvent être différentes. « Les différences résultent de l’espace que nous occupons en politique, d’où souvent les coïncidences qui existent sur les revendications mais non pas quant à l’orientation à leur donner » déclare Raquel Vivanco, militante et référent de Femmes de la Matrie latino-américaine (MuMaLa). Pour Vivanco, le développement du féminisme dans des espaces aussi différents que ceux des quartiers, des universités, des écoles ou des domaines académiquesest ce qui rend possible que « l’apport que nous construisons dans l’ensemble soit extrêmement riche ».

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La lutte contre la dictature et le retour de la démocratie ont créé un contexte propice aux luttes sociales,au rassemblement de différents groupes, ainsi qu’à l’essor du féminisme comme position politique. Plus tard, avec la consolidation du système démocratique, divers modes d’activisme sont apparus, ce qui provoque parfoisdes conflits au sein du mouvement. Diana Maffia, philosophe féministe et Directrice de l’Observatoire de Genre dans la Justice de la Ville Autonome de Buenos Aires explique qu’il y a des différences entre un féminisme plus « cultivé » et un autre populaire, entre des associations composées seulement de femmes ou mixtes, agissant par provocation aux normes sociales, même en courant des risques physiques, ou négociant avec les institutions. «  Et d’autres différences qui s’expriment dans nos agendas. Rappelons, par exemple, toutes les discussions sur ce qu’il faut faire ou ne pas faire dans la marche finale de la Rencontre des Femmes, ou comment commémorer le 8 mars, ou le débat sur l’inclusion ou non de femmes transsexuelles, ou si la prostitution est un travail ou relève de l’esclavage sexuel », ajoute-t-elle.

 

Consulté sur les tensions internes, Marta Alanis, coordonnatrice de « Catholiques pour le Droit de décider » et membre de la « Campagne Nationale pour le Droit à l’Avortement légal, sûr et gratuit », affirme : « il y a des regards différents et des histoires différentes mais je ne parlerais pas de tensions internes. Le féminisme en Argentine est très important et suscite beaucoup de changements.L’articulation politique est peut-être difficile mais nous avons beaucoup progressé en tant que mouvement ». Pour Alanis, le problème pour les activistes est leur capacité à supporter la pression de « groupes de rupture » aussi bien dans les Rencontres Nationales des Femmes que dans la Campagne. Elle pense que lorsqu’une cause est à l’origine d’un mouvement important, il y a des secteurs « qui veulent se l’approprier, planter leurs propres drapeaux par-dessus les accords ».

 

Les diverses expressions du féminisme et leurs différences ne doivent pas être prises d’un point de vue négatif ou comme étant la preuve de leur faiblesse. Le conflit et la résolution des controverses sont des éléments constitutifs d’un mouvement hétérogène, comme on l’a déjà signalé, et montrent son caractère complexe, transversal et changeant.Ce mouvement a rassemblé au début des femmes blanches de la classe moyenne, mais il s’est ensuite enrichi, pour donner quelques exemples, avec l’intégration de femmes noires,de lesbiennes,ayant leurs propres revendications, même si la cohabitation n’a pas toujours été pacifique. Pour MónicaTarducci, anthropologue, chercheuse et militante féministe, des tensions apparaissent du fait que nous, les femmes, nous ne sommes pas un univers homogène, nous sommes traversées par la classe sociale, par l’âge et par la sexualité, entre autres problématiques. Cela veut dire que les conflits naissent quand les propositions renvoient à un modèle de société. « Être féministes ne signifie pas que l’on fait l’économie de la lutte contre toutesles formes d’oppression, pas seulement contre celle qui concerne le genre », déclare-t-elle. Dans certaines situations, la discussion semble tourner autour de savoir qui est plus féministe ou qui représente le mieux les idéaux féministes. « Toutes ces questions que je viens d’évoquer montrent des tensions mais elles peuvent devenir aussi des richesses. Le féminisme n’a pas de « gérants », personne ne peut parler au nom de toutes », déclare Maffia. Par conséquent, de la même manière qu’il n’existe pas une seule définition du féminisme, il n’est pas non plus possible de situer sur une échelle le degré d’adhésion d’un groupe ou d’une personne. Ou, comme le signale à juste titre Laura Masson, il n’y a pas un « feministomètre », même s’il y a parfois des tentatives pourétablir des gradations.

 

Dans ce sens, il y a lieu de rappeler ce qui s’est passéen 2011 avec la Marche des Putes. L’initiative est née au Canada. Lors d’une rencontre à l’Osgoode Hall Law School sur le thème de la sécurité,à la suite des agressions sexuelles commises sur le campus, le policier Michael Sanguinetti déclare : « Je ne devrais pas vous le dire mais les femmes devraient éviter de s’habiller comme des putes si elles ne veulent pas être violées ». La réaction ne s’est pas fait attendre et est à l’origine de la première SlutWalk (Marche des Putes) à Sackvill, initiative qui sera reprise plus tard dans d’autres villes du monde. L’objectif : se réapproprier le mot « pute » pour rendre visible la culture du viol. En Argentine, les premières marches ont eu lieu en août 2011 à Buenos Aires, à Rosario, à Cordoba et à Mar delPlata. Avec un nom aussi provocateur, ses membres ont réussi à attirer l’attention des médias mais elles sont égalementdevenues la cible de multiples critiques, même de la part de certaines féministes. Déborah Jael, l’une de ses membres jusqu’en décembre 2013, se rappelle que le groupe avait été accusé à l’époque d’être « peu féministe » et ses membres qualifiées de « filles blanches, de la classe moyenne »,écervelées. « On nous a dit que nous ne pouvions pas utiliser le mot « pute » ou qu’il était « horrible » de vouloir revendiquer ce mot », ajoute-t-elle.

 

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Les frontières du féminisme

 

Le mouvement féministe se distingue aussi par son caractère changeant : il redéfinit constamment ses limites et ses références, non sans quelques résistances. L’intégration du féminisme autochtone et du féminisme postcolonial en est un exemple, comme celui plus récentdu féminisme de la diversité (ce n’est qu’en 2013 que les travestis ont été acceptés dans les Rencontres Nationales des Femmes). Ou la discussion toujours d’actualité sur la possibilité ou non pour les hommes de se déclarer féministes. En Argentine, dans les années 90, des travestis et des transgenres ont intégré le mouvement mais plusieurs féministes ont fait appel au « biologicisme » pour rejeter leur participation du fait d’être nés hommes, « alors que l’une des prémisses les plus belles du féminisme est que la biologie ne constitue pas une destinée » rappelle LohanaBerkins, activiste transsexuelles et Responsable du « Bureau de la Justice, de l’Identité de Genre  et de l’Orientation sexuelle » de l’« Observatoire de Genre dans la Justice ». Elle affirme que les travestis sont très reconnaissants aux grandes maîtresses ou « vaches sacrées » pour « la générosité et la fraternité des féministes de renom qui ont commencé à parler avec nous ». Ainsi, elles ont contribué à la construction de ce qui s’appellera plus tard le transféminisme. « Le transféminisme déborde les périphéries de la corporalité, crée une tension constante sur la conception des corps, surtout le corps des femmes,pris comme un enjeu de territoire disputé en permanence. Le féminisme n’est pas une question seulement de femmes, il s’enrichit au fur et à mesure avec l’intégration de ces nouvelles identités et de ces nouvelles corporalités » affirme Berkins.

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l est important de réitérer égalementque toutes les femmes ne sont pas féministes per se. Les Rencontres Nationales des Femmes montrent que ni le féminisme ni la perspective de genre ne sont inhérentes à l’être femme. Comme nous l’avons dit tout au début, toutes les participantes à cette Rencontre ne se définissent pas comme féministes.

 

Gros mot

 

Si les thèmes proposés par les féministes se sont bien peu à peu installés dans la sphère publique (certains plus que d’autres), il persiste dans la société une conception du féminisme comme schéma inversé du machisme. Il semblerait qu’en raison de la mauvaise presse que le féminisme a souvent, ce mot devienne presqueun gros mot, même pourles jeunes générations. Lorsque l’on demande à Deborah Jael, ancienne membre de la Marche des Putes, à partir de quel moment elle a commencé à se définir comme féministe, elle évoque tout d’abord la connotation péjorative de ce terme. « Dans notre société, malheureusement, il y a beaucoup de préjuges et si tu dis que tu es féministe, on pense immédiatement que tu es violente, que tu as des ressentiments, que tu es haineuse vis-à-vis des hommes ». Durant longtemps, elle a préféré ne pas se définir ouvertement comme féministe. « J’essayais d’expliquer ma position et j’admettaisensuite être féministe, je voulais éviter le rejet d’emblée de l’autre personne,de sorte que le message puisse arriver à un plus grand nombre de gens » affirme Jael. Ce rejet est aussi exprimépar la résurgence du terme « féminazi », né dans les années 90 : un terme méprisant utilisé pour nommer les personnes qui se présententen tant que féministes et pour enlever au mouvement actuel tout caractère égalitaire. De ce point de vue, ce sont les hommes qui sont fragilisés par la progression du féminisme, les débats sur les nouvelles sexualités ne sont pas pris en compte et ce sont les hommes qui sont les victimes du renforcement du pouvoir des femmes.

 

Les moyens de communication contribuent aussi à donner une mauvaise presse au féminisme et à créer une certaine confusion quant à ses objectifs. En 2012, la publicité de la bière Quilmes de l’été mettait en scène une armée d’hommes récitant des arguments machistes face à une armée de femmes tenant un discours plein de clichés. Le slogan disait : « Lorsque le machisme et le féminisme se rencontrent, l’égalité naît ». À la suite des conversations maintenues avec les dirigeants de l’entreprise, l’Observatoire de la Discrimination en Radio et Télévision(ODRT) a réussi à faire modifier cette notion erronée par la phrase « Lorsque les hommes et les femmes se rencontrent, l’égalité naît ». Cette affaire montre que les féministes ont encore beaucoup de travail devant elles, même s’il y a une plus grande conscience sociale sur la portée de la discrimination contre les femmes.

 

Les féminismes sont-ils nécessaires ?

 

Les féminismes ont contribué à l’adoption de lois comme celles du divorce, de l’autorité parentale conjointe, sur la parité, sur le mariage pour tous, sur la santé sexuelle et la procréation responsable et l’éducation sexuelle intégrale, ainsi que sur la protection intégrale contre la violence faite aux femmes. Autrement dit, ils ont contribué à la reconnaissance des droits des femmes en tant que droits humains. Toutefois, il reste encore beaucoup de chemin à parcourir pour venir à bout des inégalités de genre. Comme l’a écrit Diana Maffia, « si la démocratie avait pris en compte l’égalité de genre, il n’y aurait pas de revendications de la part des féministes ». Toutes les femmes interviewées s’accordent à dire que la dépénalisation et légalisation de l’avortement est l’un des grands manques de la démocratie.

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En Argentine, les deux thèmes prioritaires des féministes à l’heure actuelle sont le droit à l’avortement légal et la lutte pour l’éradication de la violence faite aux femmes. Cette importance particulière que l’on accorde à la dimension physique de l’autonomie des femmes est due au fait qu’elle est une condition préalable pour arriver à l’autonomie économique et de prise de décisions.À moyen et long terme, il est important de ne pas perdre de vue que l’un des objectifs et la cause commune partagée parles différents courants du féminisme c’est d’arriver à la pleine autonomie des personnes et de lutter contre toutes les formes d’oppression. D’après Marta Alanis : « Nous pouvons dire aujourd’hui que le droit à l’avortement est le pivot du rassemblement du mouvement féministe au niveau national avecd’autres acteurs de poids. La politique d’alliances apprise et développée avec créativité autour de la défense de ce droit doit faire un pas de plus : elle doit essayer d’articuler tout l’agenda féministe pour proposer à l’État une plate-forme d’action de sorte qu’aucun des droits énoncés ou acquis ne soit exclu».

 

Ce ne sera pas une tâche facile car, pour réussir, les féminismes devront poursuivre leur travailpour freiner les attaques et discrédits qui viennent de l’extérieur tout en ménageant leurs contradictions internes. Mais la richesse de ce mouvement, ainsi que sa potentialité émancipatrice, réside justement dans la façon de cohabiter avec l’hétérogénéité et de répondre aux attaques ;parce que les féminismes sont multiples, hétérogènes, complexes et changeants, mais s’il y a un trait qui les rassemble c’est la mise en questionpermanente des schémas d’inégalité et d’oppression en raison du sexe et de l’orientation sexuelle, et la constante tentative de rendre visible ce qui était jusque-là invisible, d’enlever tout  caractère naturel à ce que nous croyions précisément naturel. Autrement dit, ce qui est l’essence des féminismes c’est leur attitude critique et intégrale puisque les féminismes transforment tout. Leur combat est mené pour construire une société plus juste et égalitaire où les personnes peuvent choisir la façon de vivre leurs vies aussi bien dans la sphère publique que privée.

 

*Traduction non officielle/Traducción no oficial. Traduit par le département de traductions de l’Ambassade Argentine en France/Traducido por el departamento de traducciones de la Embajada Argentina en Francia


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