Exit la paix, écrit le journaliste Omar Rincón et il nous donne des raisons pour expliquer la victoire du NON au référendum sur l’accord avec les FARC. Parmi elles, il met en exergue le rôle du président Santos et de son rival, Uribe et celui des médias de communication ; la manipulation des enquêtes et l’absence de campagnes avec des messages clairs. Dans cet essai, par ailleurs, il passe en revue les évènements qui ont précédé un fait historique qui a laissé la Colombie dans une grande incertitude pour son avenir. Il analyse également le comportementdes élites et l’émergencetimide d’une nouvelle citoyenneté.

Traduction: Pascale Cognet

 

 

 

La victoire du NON  avec 50,2%; 49.7% pour le OUI à l’accord pour la paix, plus de 60% d’abstention  signifient que la haine pour le président Juan Manuel Santos et pour les  FARC-EP a rassemblé le peuple avec ses élites ; nous rappelant que les classes moyennes et urbaines sont réactionnaires et se contentent de leur première voitureet que la Caraïbe, grâce à l’influence du vice- président Vargas Llerista, s’est affaiblie et que l’orgueil paisa[NdT :nom donné aux habitants de Medellin et Antioquia] a triomphé en soutenant Uribe à Antioquia et Medellin. Les résultats étaient à peine connus que Santos annonça que s’ouvrait le dialogue avec les promoteurs du NON tandis que les FARC-EPsont restées dans l’attente du destin de la Colombie et que son ex président Alvaro Uribe (2002-2010)est redevenu le roi.

 

 

Nous les bien-pensants, nous voulons croire  que le processus de paix avec les FARC-EP est irréversible. Il faudra, c’est certain, renégocier quelques points. A la longue, avec l’arrivée de ceux du “NON” (l’uribisme)   dans une autre phase de la négociation, l’accord –signé le 26 septembre 2016 à Carthagène  après  4 ans de négociations à la Havane- pourra bénéficier de davantage de légitimité. Finalement, il n’y aura pas beaucoup de changements dans le texte qui existe déjà.  Il y en aura deux : que l’uribisme  apparaisse  sur la photo des négociateurs ; une affaire d’ego politique qu’il ne faut pas sous-estimer. Et que les FARC-EP devront dire plus souvent “pardon” et prendre plus de précautions dans  leurs déclarations cyniques. L’image de l’avenir  sera celle d’Uribe serrant la main de Timochenko: c’est que l’ex-président, et rival de l’actuel, ne voulait pas que Santos emporte tout seul le prix Nobel. (Pensée de bien-pensants).

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1. Dans les enquêtes, tout va mal. Les sondagesd’opinionont commencé par échouer.Ils ont démarré dans la confusionen setrompant et, peut-être, avec de la mauvaise foi. Deux enquêtes ont donné le NON gagnant parune majorité écrasante et deux le OUI. Ils ont appliqué  la tactique du «  tromper pour mieux régner ».Personne n’était en mesure d’expliquer ce qui se passait. Les analystes  étaient perplexes, les messieurs de la désinformation, non : ils parlaient d’un pays polarisé et contradictoire. Jusqu’à ce qu’un journaliste, un journaliste sérieux comme Daniel Coronell , fasse le travail du bon journalisme (consulter des sources, confronter des données, téléphoner à ceux qui en sont à l’origine) et il a démontré qu’elles étaient mal faites. Il a ensuite affirmé qu’on avait voulu créer et  former l’opinion en faveur du NON. Ensuite, les instituts de sondage ont fait un accord éthico-technique (oups!) qui  s’appuyait sur trois critères : demander d’abord aux gens s’ils allaient voter, ensuite pour qui, et ensuite interroger au moins un échantillon de mille personnes(l’évidence technique !) Et en appliquant un brin de rigueur le résultat fut déjà plus équitable  et plus crédible : le oui l’emportait avec presque 70%. Mais il y a eu encore mieux, à mesure qu’on s’approchait du 2 octobre – et tous dans l’attente des sondages-  ces derniers n’arrivaient pas. Ils ont fini par les publier avec timidité, par en dessous,  comme sans vouloir tout en le voulant : ils n’ont plus fait la une en page complète. On aurait dit qu’ils avaient peur d’échouer une nouvelle fois. Les sondages, avec beaucoup d’intérêt,se sont consacrés à former ou déformer l’opinion.Ils ont perdu toute crédibilité, mais pas leur pouvoir. Après avoir annoncé une victoire du OUI par presque 20 points à cinq jours des élections et  s’être trompés, en conséquence à chaque fois, nous les citoyens, nous croyons que les sondages sont complètement discrédités ; mais ils ont toujours du pouvoir, peut-être que leurs résultats servaient à calmer les esprits des électeurs et à les rendre inactifs, ou alors les gens répondent ce qui est bien vu et  qu’on me laisse tranquille : je penche pour le OUI mais en réalité je vote NON. En tout cas, les sondages  constituent  un danger pour la démocratie colombienne.

 

2. Santos: il a gagné et il a perdu. Le président Santos a prouvé qu’il était un grand stratège. Soit par ego, soit par conviction, ou parce qu’il est aristocrate, ou  parce qu’il est sagace…Quelle que soit la raison, il a fini par gagner, malgré la diatribe permanente, le mensonge et la haine d’Uribe et de  ses fidèles ; contre l’églisequi a agi comme Pilate, contre Vargas Lleras et son cynisme habituel et contre les églises pour qui la paix est le diable en personne.Il a eu de la patience, ila joué pas à pas, il a  eu raison de  toutes les opinions contre,il s’est fait entourer sur le plan international et a triomphé avec  la signature de la paix. Et comme il savait qu’il n’était pas fait personnellement pour mener la campagne en faveur du OUI, il s’est mis de côté et il a fait  ce qu’il a fait  de mieux en communication dans son gouvernement (i) devant la chienlit que l’opposition met systématiquement; jusque dans la question sur la paix, il leur a dit ″le président pose la question qu’il a envie de poser″, là il a agi en chef,  et (ii) a dit au peuple colombien , moi, j’ai fait ce que je devais faire : l’accord, maintenant c’est à vous les colombiens de jouer, faîtes comme vous voudrez, pour  que ce soit le OUI, mais maintenant c’est à vous.Il a espacé sa présence et sa voix pour les répartir dans l’équipe de négociation et chez les colombiens mobilisés.Gagnant Santos. Perdant: le plébiscite. Et comme il a tout misé sur la paix, son gouvernement a perdu. Il a fait en sorte que le référendum se fasse sur son gouvernement et non sur la paix. Et il a aussi perdu parce que son vice- président n’en a fait qu’à sa tête, et pareil avec tous les ministres  qui n’ont pas endossé la chemise du OUI : chaque ministre était  un pays  différent, le  chaos  total dans la communication du gouvernement. Santos a perdu.

 

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3. Uribe: il a gagné et a lutté avec tous les qualificatifs. L’ex président Uribe a confirmé qu’il est un grand Le meilleur, le plus courageux de la manade. Comme il a bien lutté ! Village après village, mensonge après mensonge, tweet après tweet. Il a été excellentdans sa façon d’emmerder, de déranger, de mentir, de manipuler le calendrier, d’être le roi du scandale. Il s’est même mis avec le plus bête de tous : Pastrana, celui qui a donné le pays aux FARC.  Et pour préserver sa sainte colère du NON, il ne croyait même pas aux sondages. Et pour régner, il a usé de l’adjectif facile, du  tweeter mensonger, du cri blessé. Il a été le roi des gros bras. Et il s’est battu jusqu’au bout. Et même quand il est en train de perdre, c’est  lui le gagnant parce qu’il continue à être  le guide de la manade qui ne veut pas penser  mais seulement obéir. Un grand rival, le grand caudillo de son  troupeau. Un politicien populiste pur-sang.

 

 

4. Le OUI: activisme et pédagogie.Quelle étaitla campagne pour le OUI ? On ne l’a pas su. Cela pouvait être celle de De la Callequi expliquait en quoi consistait l’accord. (campagne des plus ennuyeuses !). Ou peut-être la publicité qui tentait de faire de la pédagogie avec de l’infographie sur les  points d’accord à la Havane (avec des  exemples, des graphiques et des témoignages qui  étaient stupides !) Ou bien celle des sportifs qui défendaient l’idée que la paix était ce qu’il y avait de mieux avec en tête le “pibe” Valderrama [NdT :Carlos Alberto Valderrama Palacio  ancien footballeur colombien  connu comme  «El PibeValderrama»,] (plus d’envie et plus d’émotion). Ou celle des vedetteshipsters’affichant  pour dire ″nous sommes là pour la paix″ (comme c’est beau de les voir œuvrer pour la paix !). Ou avec  la chanson de gens plus connus, avecAndrea Echeverri, Vives et Juanes en tête,  chanson qui dit “je suis capable de paix”(ça sonnait bien !). Ou la campagne d’Antanas Mockus, ancien maire de Bogotá, et sa pédagogie, avec laquelle il amenait une femme guérillero à demander pardon et serrer dans ses bras toute la société (Emouvant !). Ou bien celle de la gauche du canelazo [NdT: Canelazo boisson colombienne qu’on boit dans les régions froides et qui donne une sensation de chaleur et de bien être] et du hippisme organisant un carnaval pour les droits humains (Une ode à une autre époque !). Ou celle du chef supposé qu’était César Gaviriaet le libéralisme en campagne officielle pour la paix (Autant de raisonspour ne pas voter OUI). Ou celle du slogan qui disait ″Vote OUI et arrêtons là cette guerre″, un″ oui ″de tous les partis politiques  qui a été mis à toutes les sauces et voulait que les gens soient conscients que cette guerre-ci est une guerre absurde. Ou celle de milliers de groupes de WhatsApp qui réunissaient  des amis qui jouaient leur vie avec leurs savoirs, leurs esthétiques et émotions pour la paix. On n’a jamais su combien de campagnes il y en avait plus de 100, c’est certain. Résultat, finalement, il n’y a pas eu un message, ni une campagne, mais bien une exaltation des citoyens grâce à laquelle chaque groupe s’est senti publicitaire, activiste et promoteur de cette croyance qui était que le OUI était la solution pour ce pays. Il n’y a pas eu de campagne, il y a eu activisme citoyen : une pagaille qui nous a fait croire que tout était possible.

 

 

5. Le NON: émotion et foi du peuple.Il n’avait pas non plus de campagne. Sauf tout de même avec le procureur, Jaime Castro,  Pastrana,  Pedro Medellín(regardez qui sont les leaders pour savoir qui ils défendaient). Ils sont apparus pour faire miroiter toute sorte d’arguments zombies. Le plus étrange a été celui d’invoquer le fait qu’on imposait une idéologie du genre, quelque chose qui n’existe pasparce que c’est une valeur universelle transversale et jamais une idéologie (pire c’est une désignation faite à partir de l’idéologie du dieu machiste et qui réprime), celui du castro-chavisme qui est une fiction impossible pour celui  qui  connaît quelque chose en politique et qui a des raisonnements démocratiques, mais qui comme l’adjectif communiste active la foi et le fait qu’ils ont vendu l’idée qu’il n’y aurait pas de justice et que le Congrès de la République était constitué de pro-hommes purs qui ne peuvent accepter les guérilleros.Ce qu’il y a eu de  plus étrange, c’étaient les vidéos, de quelques ″catholiques ″qui ont annoncé qu’ils laisseraient la Bible et prendraient les armes si le plébiscite était approuvé ; une attitude qui n’a rien de chrétien et encore moins du Jésus qu’ils vantent.  Et la plus amusante, c’était la vidéo dont les paroles étaient ″ Soycolombia no no y no estoy de acuerdo, con ese no″ [NdT:″ je suis colombien non et je ne suis pas d’accord  avec ce non″, jeu de mot sur la fin du mot colombia no en espagnol qui rime avec no qui veut dire non]. Ça sonnait bien. Ce fut une campagne sans visage citoyen, ni célébrités ni intellectuels: la droite s’est retrouvée sans intellectuels. Nicolás Morales l’avait déjà écrit dans Arcadia #132, ″la droite nationale s’est retrouvée sans figure cultivée et nous n’avons d’autre choix que de tolérer le peu d’herbe de mauvaise qualité et cela suscite des questions et des préoccupations.″ Mais une race est apparue, celle d’Antioquia[NdT:Antioquia est un des 32 départements colombiens]celle qui se base sur l’amour des valeurs de la famille, la tradition et la propriété, qui défend un modèle de société exclusive et vengeresse qu’Uribe représente comme personne d’autre.Au milieu de quelques visages, tous les messages anonymes cherchaient à exacerber  la haine envers Santos, les FARC et l’accord (dans cet ordre).Et on  adorait une seule figure, celle de l’ex président Uribe. On recherchait la peur, basée sur la haine, on pensait que tout était mieux dans la situation où nous sommes. On cherchait à rassembler dans la peur et dans la  croyance qu’Uribe sait tout. On ne cherchait pas à convaincre, on  incitait à la foi en dieu qui châtie.

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6. Nairo, oui. Torres, non, James ni oui ni non. Il y a des héros populaires qui naissent de la terre et n’oublient pas leur destin. Nairo[NdT: cycliste professionnel colombien originaire de Boyaca] gagne et afficheune image de lui, avec sa femme souriante comme lui et sa fille très style Boyaca et tendre avec une pancarte qui dit OUI à la paix.Ses premiers mots comme champion ont été pour affirmer que cette victoire est une contribution à la paix. Quand on l’interviewe à la télévision,il s’exprime très bien, avec cette sagesse que donne la terre et avec cette saveur de ceux qui ont la tête sur les épaules.  Nairo est un héros populaire qui subit une interview avec la sagesse de la terre et non du marketing.  C’est pour cela qu’il émeut et apporte de la joie patriote. Sur l’autre bord, Daniel Torres, [NdT:Daniel Torres est un footballeur colombien né àCáqueza.] le joueur chrétien du  centre géographique colombien, a révélé que le oui est diabolique parce qu’il ne s’inspire pas de Jésus, il veut la guerre alors que son chef le Jésus cherchait toujours le pardon. Torres finit par penser comme le procureur : d’abord la foi et son salut personnel, et ensuite la nation et sa paix collective.

 

 

Pendant ce temps–là, les footballeurs connus comme James et Falcao se baladent, plus attentifs au fric et à la bringue etavec l’unique envie de s’embellir la tête avec des coupes de cheveux, plutôt  qu’avec des idées. Quand on les interviewe, ils parlent comme des robots du marketing. Et ils se déclarent  seulement supporters de la Colombie sans politique et c’est pour cela qu’ils ne disent ni oui, ni non. John  Carlin, le célèbre chroniqueur  de football et de politique d’El Pais, affirme qu’Uribe et James  au fond sont pareils : ″ils sont nombreux, conduits par l’ex président populiste Álvaro Uribe, à préférer  stagner et s’embourber dans la fange des rancœurs du passé, comme dans le conflit éternel entre Israël et la Palestine, plutôt qu’adhérer à l’unique chance d’un avenir dans la paix.Uribe, une version plus cérébrale de Donald Trump, mais aussi vaniteuse et trompeuse, entraîne les foules. James aussi″.  Et de conclure que James doit  démontrer ″si l’argent l’intéresse davantage que le bien commun colombien, s’il est lâche ou  courageux″.

 

 

Ils ont tous misé sur le plébiscite:les uns pariant sur leurs valeurs terriennes (Nairo y El Pibe),  les autres sur leur foi religieuse (Torres) et ceux du marketing sur leur dieu billet(James y Falcao).Continuer à penser que le sport n’est pas politique, c’est un sujet pusillanime et peu citoyen puisque comme l’explique le chroniqueur John Carlin ″dans n’importe quel classement  des cent personnalités les plus connues du monde, la profession la plus représentée serait celle de footballeur. De loin ″et il dit que James Rodríguez est ″le personnage le plus connu et le plus admiré dans son pays natal, la Colombie″

 

 

 

7. Le scandale qui a marqué le référendum. María FernandaCabaldémontre son talent du mieux vaut tuer que parler. La représentante uribistea exprimé publiquement des accusations gravissimes, sans les avoir vérifiées, et ses désirs fervents de haine, de vengeance et de mort ; elle a affirmé que ″l’armée ce ne sont pas des dames en rose. L’armée, c’est une force de combat qui entre pour tuer, ne frappe pas à la porte ett’oblige à lever les mains″.Et la société s’est scandalisée.Même son chef Uribe lui a dit qu’elle devrait demander des excuses, mais elle ne l’a pas fait.

 

 

Heureusement qu’il y a encore des vrais  journalistescomme  Yolanda Ruíz, directrice des informations de RCN Radio, qui a décidé de ne pas émettre ces accusations  parce qu’elle a considéré que la représentante était ″en train de faire une dénonciation d’une gravité énorme (et si) elle a des preuves de ce qu’elle dénonce, elle doit les présenter devant les autorités compétentes, ou, dans le cas contraire, c’est une calomnie, qui est passible de sanction, qui doit être punie″ a-t-elle estimé. Et elle a ajouté  que ″les déclarations de la représentante nous démontrent à quel  niveau se situe le débat public en Colombie (…), un débat truffé de calomnies par-ci, calomnies par- là, mensonges, impostures, et il semblerait que la seule chose que nous faisons, nous les médias, c’est de reproduire  ces calomnies, et il ne se passe rien″. Elle attire l’attention encore en disant que ″ce n’est pas possible  que (…) les journalistes continuent à reproduire ce que disent nos dirigeants sans  une capacité de circonspection face à eux″.

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Peut-être ce scandale a-t-il été celui qui a le plusfrappé et le plus marqué toute la campagne du plébiscite. Et il a marqué la tendance parce qu’il a sauvéle moral d’une certaine classe dirigeante de ce pays et, aussi, le courage du bon journalisme.

 

 

8. Le journalisme, l’équilibrisme qui tue.Le journalisme colombien, pour paraître objectif et neutre s’est décidé à faire de l’équilibrisme : une source du OUI et une source du NON. C’est ce qui s’appelle de l’équilibrisme, mais cela ne suffit pas. Le journalisme doit constater s’il y a vérité et donner de la valeur aux opinions, adjectifs et accusations de chaque source. Le journalisme ne doit pas renoncer à vérifier la vérité, contextualiser les déclarations et soigner les langages.  Mais ce qui a été fait,  c’était simplement se convertir en″ messagers″ sans le travail de vérification des mensonges du NON ou du OUI, ils n’ont ainsi servi qu’à la polarisation et à la désinformation.

 

L’économiste Paul Krugman [NdT :économiste américain et lauréat du prix Nobel d’économie] dit la même chose à propos de la campagne américaine : ″l’obsession des médias pour les fausses équivalences a impulsé  une candidature dépourvue de sens″. En Colombie ce faux équilibrisme a comparé les mensonges du NON avec les arguments de la paix et a impulsé une équivalencedépourvue de sens. Ce qui est paradoxal, c’est que tous les médias, exception faite de RCN, étaient avec le OUI, éditorialement, mais ils informaient à partir et avec la perspective du NON au nom de la supposée équivalence d’objectivité et de neutralité de l’information.

 

 

Le Pape François, qui  est devenu un peu notre conscience la plus progressiste en ces temps de platitude éthique et politique, donne un nom concret à cette façon d’informer : ″ le journalisme basé sur des ragots et des rumeurs  est une forme de terrorisme” et il ajoute que les médias qui stéréotypent les populations  ou entretiennent la peur agissent de façon destructive. Et c’est que, dans la campagne du plébiscite, plus pour le NON que pour le OUI (bien que pour le OUI aussi) on a fait du terrorisme. Si le terrorisme c’est attenter contre la société, alors il y en a eu beaucoup de la part d’Uribe et de ceux  qui  propageaient peurs et mensonges depuis le OUI.

 

 

Dans ce contexte, il faut donner de la valeur à l’attitude journalistique de Yolanda Ruíz.Cette façon d’informer devrait devenir un critère  du journalisme de paix.On ne peut continuer à être ″les porte-paroles″ des mensonges, des dissimulations, des haines et des désinformations au nom de ″l’équilibrisme des sources″ ou de cette ″fausse neutralité″ venue des médias. Il faut rappeler que le journalisme s’approche de la vérité, et si une source ment et le journaliste se rend compte qu’il en est ainsi, il ne doit pas relayer cette voix. Il ne doit pas non plus transmettre l’incitation à la haine et à tuer  comme action politique ; par conséquent  il doit s’abstenir de transmettre ces voix  de la haine et de la violence. Vérifier la véracité des sources, contextualiser l’information et attribuer aux faits des critères, c’est ça le bon journalisme. Le journalisme de qualité doit aussi questionner la communauté sur son droit à la représentation. Ce n’est pas un nouveau journalisme, c’est celui de toujours mais exercé avec fondement, responsabilité citoyenne et paix.

 

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9. Le nouveau pays: il faut tenir compte des citoyens. Les dirigeants de l’Association Paysanne de la Rivière Guayabero ont exigé de la journaliste Rosario Arrázola de Los Informantes  des explications  sur son travail. Ils lui ont demandé si elle avait préalablement informé l’assemblée d’action communale de son travail  afin de″ préserver l’intégrité des habitants″, qui auparavant s’était vue affectée par la stigmatisationdeCaracol [NdT : chaine privée de radio et télévision colombienne] et RCN dont ils ont été victimes. La méthode utilisée de retenir l’équipe d’information a été dénoncée comme une attaque à la liberté d’expression.

 

 

Cependant, il y a là matière à réflexion pour les journalistes car comme le dit  l’Accord de Paix, il  faut ″construire la démocratie du bas vers le haut ″comme mode  de transformation des  façons de faire de la politique en Colombie. Cela signifie que le sujet  de la liberté d’expression n’est pas seulement l’accès à des nouveaux médias mais aussi le droit à une représentation responsable et respectueuse, et le droit à l’autonomie sur sa propre image et  à ″être raconté″ de manière adéquate.

 

 

Un nouveau pays est apparu avec ces nouveaux citoyens  qui ont perdu la peur d’affronter le majordome de la finca (NdT :grande propriété)Colombie.]Il y a eu des faits de courage civil comme celui du jeune de Buenaventura[NdT : le 5 septembre 2016LeonardRenteríaa critiqué l’exprésident Álvaro Uribe à  Buenaventura, Valle del Cauca]qui a osé défier le dieu qui punitque le sort nous a dévolu; heureusement qu’un  étudiant de Bucaramanga [NdT : intervention d’un étudiant en Droit de l’Université Autonome de Bucaramanga adressée  à Uribe  en septembre 2016]a demandé à Uribe de ne pas désinformer sur les Accords de Paix ; encore mieux, que le Messie a ressenti ce que c’est que de ne pas laisser parler les autres quand il est passé par Pereira.[NdT : Uribe a été hué et sifflé à la sortie de l’Université de Pereira en septembre dernier]

 

 

Voilà des signes de ce nouveau pays qui a surgi avec le processus de paix et le plébiscite, un pays de citoyens divers et pluriels qui veulent avoir la parole , l’écran, le récit; qui ne veulent plus être seulement des objets de politiques de bombardement médiatique ou de peur militaire, un pays qui veut être visible grâce à ses voix et dans ses expériences, un pays qui se dispute pour passerà l’écran, un pays qui demande aux médias d’abandonnerle récit de guerre et la visibilité des guerriers afin qu’ils racontent qu’il y a beaucoup plus de ″colombies″ que celles des experts de Bogota, des politiciens du BullYing(NdT :Intimidations),des cynismes des FARC, des hypocrisies des procureurs et des avocats généraux, de la godorria[NdT :La godarria  selon le dictionnaire des Américanismes est l’ensemble des godos ou conservateurs,oligarchie] des élites qui pense″puisque pour  moi, ça va″ peu m’importe″que tout aille mal″. Un nouveau pays citoyen naît.  Contradictoire, ambigu, maladroit, mais il est en train de naître.Nous verrons si les médias et la démocratie savent le raconter.

 

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10. Les rituels et la célébration publique. Nous ne savons célébrer ni les rituels du OUI ni ceux du NON. Nous ne savons pas sortir dans la rue, faire des fêtes collectives non plus. Il y a une apathie chez ceux qui gouvernent qui ne savent pas concevoir des fêtes collectives. Il y a une apathie du citoyen qui n’occupe pas les espaces publics. Il ya une apathiehistorique qui nous remplit de peur à l’idée de réussir à être avec l’autre et de le vivre démocratiquementNous devons apprendre à faire la fête dans la protestation, la manifestation, dans la joie citoyenne. Cela nous nous le devons à nous-mêmescomme colombiens qui croyons en la fête qu’est la démocratie. D’accord, 52 ans de peur et les prophètes de la haine et les polices de répression nous ont transformés en un pays peureux comme l’explique subtilement l’écrivain Mario Mendoza. C’est pour cela qu’au pays de la paix il est important de se manifester et de protester, d’exiger… mais, avant, il faut trouver de nouveaux rituels, d’autres cérémonies, celles des citoyennetés du plaisir.Ces citoyennetés qui sont apparues en chaque colombien qui s’est activé sur son réseau, avec ce qu’il avait :WhatsApp, théâtre, chansons, rue, amis, teeshirts.

 

 

 

11. La fin qui est un début…Heureusement qu’est arrivé le 2 octobre et que s’est achevé ce chapitre de la guerre del’adjectif inutile. Tout a été agressif et au nom de la paix. Tous voulaient la paix mais ils utilisaient des mots, des attitudes et des moyens violents. Et de tous côtés. Du NON parce qu’ils ne voulaient pas entendre, du OUI parce qu’ils voulaient l’imposer par la raison.

 

Il n’y a pas eu de campagne pour se souvenir, tout a été fait pour l’oubli. Il n’y a pas eu de campagne publicitaire pour se souvenir, le journalisme n’a pas su comment faire pour informer dans  la perspective de la paix, nos hommes politiques sont devenus des terroristes, le peuple s’est divisé en deux foi ; l’une catholique et chrétienne de la haine et l’autre agressive et civiliste, de la paix.Et maintenant nous voilà plongés dans ″l’horrible nuit″ que chante notre hymne et vivant dans les citoyennetés de la peur.


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