Parrainé par Eric Hobsbawm, Ernesto Laclau a voyagé au Royaume Uni en 1969 pour continuer ses études. Il s’est installé à Essex, où il a construit la plus grande partie de sa théorie, toujours en contact avec des intellectuels Européens et Américains, comme Balibar, Negri, Rancière, Butler et Fraser. Ce groupe a participé cette semaine des journées d’études de la Fondation Maison des Sciences de l’Homme pour rendre hommage à l’œuvre du théoricien. Parmi eux, la chercheuse Leonor Arfuch a analysé la réception en Argentine des idées de l’auteur de “La raison populiste”.

Par: Leonor Arfuch

 

Photo d´ouverture: Patricio Pidal
Photos: Télam

 

 

Pour moi, parler de « Laclau en Argentine » est une tâche sensible où s’entremêlent la vie et l’oeuvre, la politique et l’amitié. Je vais donc essayer d’articuler ces aspects dans un parcours à la fois historique et conceptuel, visant à rendre compte de la parution de ses livres en Argentine, dans différents contextes sociopolitiques, de son impact dans le débat de quelques cercles intellectuels, universitaires et même politiques –souvent indissociables-, de sa participation active dans la vie politique pendant les dernières années et de son héritage si l’on peut dire, en termes des catégories pour penser la dynamique politique de notre démocratie, toujours dans le vaste contexte du monde actuel. C’est un parcours personnel, bien sur, qui, tout en accord avec la pensée d’Ernesto, ne prétend pas en être la « totalité ».

 

À l’inverse de ce qui se passe d’habitude, j’ai connu d’ abord la personne –ou le personnage- et ensuite l’oeuvre : ç’ était en 1985, à l’ occasion de son premier voyage en Argentine après la dictature. Nous l’avions invité à un Séminaire d’analyse du discours, je travaillais à ce moment- là dans l’analyse du discours politique –École Française- et avec sa grande générosité –un des traits les plus notables de son caractère, il avait esquissé, dans un entretien personnel, tout un effrayant programme de doctorat. À l’époque l’université recommençait à peine d’être en contact avec le monde : la pensée, les débats, les livres…… et alors, parfois pour m’inspirer, il m’a donné son livre en Anglais, Polítics and ideology in marxist theory, avec le suggestif sous titre, Capitalism-Fascism-Populism, dont le dernier chapitre, “Towards a theory of populism” annonçait déjà les parcours futurs.

 

On s’est rencontré deux ans plus tard, quand il est venu, avec Chantal Mouffe, présenter l’édition en Espagnol de leur livre Hégémonie et stratégie socialiste dans un endroit presque obligé : le Club de Culture Socialiste, qui réunissait à l’époque des intellectuels, des universitaires, des écrivains, des militants, quelques-uns revenus de l’exil. Je me souviens de la scène : Ernesto était assis à coté de Juan Carlos Portantiero et Pancho Aricó face à l’auditoire quand il a prononcé une phrase prémonitoire : « le socialisme n’est pas le future de la démocratie, la démocratie c’est le futur du socialisme ». Une figure de nom exotique –chiasme- qui sonnait si mystérieuse qu’ inquiétante et qui a causé quelque agitation dans la salle, presque une petite révolte: c’était 1987 et le mur de Berlin n’était pas encore tombé.

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Bien que dans ce cercle quelques figures remarquables avaient déjà abordé la déconstruction des catégories révérencielles du marxisme –soit dans l’exil au Mexique ou ailleurs-, la « démocratie radicale » qui proposait ce livre emblématique, semblait être trop exigeant par rapport à l’horizon de notre actualité : une transition démocratique qui devait rétablir le lien social après l’horreur de la dictature et faire justice aux crimes contre l’humanité commis –ce qui avait eu lieu dans un premier jugement historique aux chefs militaires, en 1985- et qui était encore menacé par des forces régressives. Néanmoins, le livre a fait son chemin tout au long des années, devenant une référence inéluctable et la conception d’hégémonie, aussi bien que celle de la constitution du social et du politique comme des espaces discursifs irréductibles à la totalisation, furent –et continuent à être- largement débattues, notamment à l’université, enrichies par les apports des oeuvres –et des visites- suivantes.

 

C’est presque une décade après, en 1995, qu’ est paru Nouvelles réflexions sur la révolution de notre temps, un texte qui semblait se demander quel signifiant serait capable d’incarner la « révolution de notre temps », précédé d’une dédicace singulière : « À Viamonte 430, où tout a commencé », un vrai hommage à l’université de Buenos Aires, berceau de sa militance juvénile, une expérience déterminante dans son oeuvre, dont l’évocation préside aussi, curieusement, la préface de son dernier ouvrage. Un an après, en 1996, la parution d’ Emancipación y diferencia, qui en Anglais avait un pluriel suggestif, Emancipations, -je ne connais pas le titre en Français- a marqué un point d’inflexion dans la réception et la discussion de sa théorie. C´était le temps du néolibéralisme sauvage en Argentine, la privatisation des espaces et des biens publics, le triomphe du marché, la conception de l’individu agent ou entrepreneur de son propre destin, et le livre ouvrait, au contraire, un horizon de pensée où le politique et le collectif étaient au premier rang. En plus de l’article célèbre sur « le signifiant vide », vrai mal de tête pour nos étudiants de sociologie, c´était l’impératif éthique et politique d’intervention dans les débats contemporains qui comptait, la problématisation du concept classique d’émancipation, la réaffirmation d’ une conception non essentialiste des identités, la tension entre universalisme et particularisme, qui traverse toute son oeuvre et, une fois de plus, la possibilité –et la difficulté- qu’ entraîne la lutte par l’hégémonie. C’était la mise en valeur du politique vers l’esprit de gestion régnant et partagé par une bonne partie de la société. Ernesto aimait bien discuter de ces questions avec les étudiants, soit dans des conférences, soit dans des petits groups, en tête à tête, sans formalité, ce qui a été toujours sa manière naturelle d’échanger avec les autres.

 

Ce livre a été très important pour moi. Je travaillais à l’époque sur l’espace biographique conçu comme un tournant subjectif, une certaine reconfiguration de la subjectivité contemporaine qui excédait los genres littéraires canoniques pour presque « coloniser » les médias, les arts, l’académie, la politique y la vie quotidienne -Facebook n’existait pas encore- et sa réflexion sur les (nouvelles) identités, le pluralisme et l’affirmation ontologique des différences a été vraiment inspiratrice. On partageait la même conception du langage et l’affection par certains auteurs –Barthes, Bakhtine, Derrida, Paul de Man-, aussi qu’une lecture symptomatique et politique du présent et on a trouvé une sorte de complémentarité entre les identités sociopolitiques et les personnels, de telle façon que le titre des conférences que j’ai données dans un de ses séminaires était justement « Rhétoriques de la subjectivité ».

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En 2002 sortait un de mes préférés, Mysticisme, rhétorique et politique -un titre d´une rare perfection- qui, à partir du rôle central donné à la théorie et la critique littéraire avançait sur le terrain d’une rhétoricité généralisée, une des manières possibles de définir son oeuvre à partir de là. Il est remarquable par la sophistication des arguments, le raffinement du parcours qui mène du mysticisme à la politique et de l’articulation entre métaphore et métonymie à l´hégémonie. Par coïncidence le livre parut quelque mois après la terrible crise financière et sociale qui éclata en Décembre 2001 dont la répression avait laissé des dizaines de morts dans les rues provoquant la chute du gouvernement suivie d’une succession de 5 présidents en une semaine. Un tel événement donna lieu à l’émergence de nouveaux mouvements sociaux –assemblées populaires dans les espaces publics, usines abandonnées par ses propriétaires et « récupérées » par les ouvriers, coordination avec d’autres mouvements déjà existants comme les « piqueteros » etc. Une scène typique de la « multitude » en termes de Negri-Hardt, qui semblait incarner passionnément un nouvel pouvoir, la démocratie en direct, le refus des politiciens sous le slogan « Que se vayan todos ! » [Ils doivent tous partir!], mais qui ne produit pas une articulation durable de résistance. C’est dans ce contexte, avec des millions de personnes sous le seuil de pauvreté, un président provisoire et l’incertitude du futur, que Mysticisme apparaît, en bouclant la boucle, on pourrait dire, autour de l´articulation métaphorique des équivalences –sans perdre son hétérogénéité différentielle- comme l’instance supérieure, le moment essentiellement politique de l’hégémonie. Dans ses propres mots : « l’hégémonie signifie le passage de la métonymie à la métaphore, d’un point de départ basé dans la contigüité à sa consolidation en l’ « analogie » (…) Pour [le] traduire au langage politique : on pourrait dire que lorsqu’ il y a du récit il y a de l’ stratégie » (Ma traduction). Si l’on me permet une « licence prophétique » ce livre préfigurait en quelque sorte la démocratie à venir, pour reprendre l’expression de Derrida, c’est à dire, la période du « kirchnerisme » qui commença après les élections de 2003, et qui dure, avec des changements, jusqu’ à aujourd’hui.

 

Pourquoi prophétique ? Bien entendu, ni cette démocratie était « radicale » ni l’hégémonie était par miracle arrivée. Tout simplement parce que le nouveau président, Nestor Kirchner, qui n’était pas connu, provenant d’une province éloignée, n’appartenant pas aux secteurs majoritaires du péronisme, est devenu, d’une façon inattendue, un personnage charismatique –un leader ?-, avec un discours -une rhétorique- progressiste, appelant à la mobilisation des sentiments et suscitant un investissement affectif qui deviendrait presque mystique, accentué après sa mort. Ernesto disait par exemple, se référant en perspective aux événements du 2001 avec une touche d’humour, que le slogan «Ils doivent tous partir! » impliquait néanmoins que quelqu’un devait rester et « ce quelqu’un » parfois n’était pas le meilleur, mais -je reprends ses mots- « nous avons eu de la chance avec Nestor …» Un « nous » inclusif, bien entendu, parce qu’il ne parlait jamais, en Argentine, de l’extérieur.

 

Ici, à partir de cette reconnaissance, commence une nouvelle étape de sa relation avec l’Argentine, où chaque visite sera à la fois familiale, académique, intellectuelle et politique, dans tous les sens des termes : conférences dans les universités, entretiens avec la presse, dans les journaux ou à la télé, invitations à des différent programmes et aussi aux événements officiels, contacts avec les fonctionnaires et les ministres, circulation de son nom et de ses catégories dans la capricieuse divulgation des médias, avec des différents parti pris selon l’orientation idéologique. Ce phénomène renvoie, une fois de plus, à ses oeuvres : en 2004 sortait la deuxième édition en Espagnol d’Hégémonie et en 2005 La Raison Populiste, qui est devenue un best-seller et qui en quelque sorte venait donner un nom, dans le discours public au moins, à l’expérience du gouvernement kirchneriste. Je fais cette distinction sur le discours public parce que Laclau ne pensait pas bien entendu que ce gouvernement soit vraiment « populiste » d’ après ses catégories. Cependant, le « récit » -je vous rappelle la citation de Mysticisme- est devenu curieusement presque un « signifiant vide » capable de rendre compte, à faveur ou en contre, de la « totalité » des discours, des actions et des passions du gouvernent, incarné dans la figure de la présidente actuelle, Cristina Kirchner, qui succédait à son époux en 2007.

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Comme la question du populisme sera amplement traitée dans le Colloque, je vais tout simplement remarquer quelques aspects de l’oeuvre qui ont été valorisés et aussi critiqués dans mon milieu – collègues, étudiants, communicants sociaux-, dans un pays où la tradition vivante du péronisme offre un terrain particulier pour la réflexion à ce sujet. Tout d’abord la question du nom, qui avait été abordée dans un article précédent, « Populism : What’s in a name ? » et qui visait, à partir de cet apparent oxymoron (Raison/populisme), à replacer l’idée de déviation, malformation de la politique –usage péjoratif très répandu- par celle d’une logique de construction du peuple, à la limite et selon son ontologie, la forme par excellence de la politique. Dès ce point de vue, la notion même de peuple est dépouillée de sa charge sociologique-descriptive, n’est plus une date de la structure sociale sinon une catégorie instituant de la politique, en tant qu’articulation des revendications particulières dans une unité majeure qui met en question le système même, assumant de manière contingente la représentation d’un universel. « Peuple » et « Populisme » seront ainsi produits d’une force, d’une action autour de certains signifiants vides –« équité », « justice », « justice sociale », etcetera- qui, face à l’impossibilité de atteindre un objet irreprésentable –la plénitude du social- seront investis de signification d’après la conjoncture, dans une opération qui a quelque chose de baptême original : nommer c’est ici instituant du phénomène nommé.

 

Si ce transvasement du concept d’hégémonie à celui du peuple –ou à l’envers- allait un peu plus loin dans son ontologie politique, l’autre aspect relevant était sans doute la référence au leader, qui s’éloigne des notions classiques de suggestion, imitation et manipulation pour s’approcher de la notion freudienne d’identification, investissement affectif dans l’objet. Apparait ici clairement le rôle instituant de l’affection en la constitution du lien social, une problématique que Laclau avait déjà abordée auparavant : investissement, cathexis, qui s’identifie autant avec l’objet petit a lacanien qu’avec l´hégémonie elle même. Le leader est donc condition nécessaire du surgissement du peuple.

 

Si La Raison populiste a trouvé en Argentine un cadre privilégié de réception autant de la part des intellectuels que du milieu politique, donnant à son auteur une popularité inouïe, l’expérience de plus d’une décennie des gouvernements progressistes en Amérique Latine signale aussi une tournure théorique des façons de lire et de parler qui ne peuvent pas faire abstraction d’ une interprétation « Populaire » ou « plébéienne » de la démocratie, ce qui amène/oblige à repenser la notion de raison instituée aussi bien qu’instituant. Dans ce sens l’oeuvre a marqué un chemin sans retour. On apprécie justement ce mode d’institution du social par lequel la pluralité des demandes démocratiques, sans perdre son hétérogénéité, se traduisent en « populaires », gagnent en extension et peuvent générer, par la médiation du leader, une unité, toujours inachevée, aspirant à l’hégémonie « par le bas ». Mais ce principe égalitaire, ce lien entre le dirigeant et le peuple, affronte le défi de réparer dans les limites de la logique populiste quant à sa dépendance de la figure individuelle d’un leader, figure qui ne laisse pas de susciter quelque méfiance parmi les analystes, même de gauche.

 

Dans quelques présentations Laclau répondait, par rapport à cette critique, se rappelant des exemples de l’histoire argentine et latino-américaine, où, à la différence de l’européenne, le lieu du leader a été indispensable à l’heure de concrétiser des changements de signe progressiste dans la région. La question reste ouverte et peut même être pensée par rapport aux positions qui, au lieu d’un leader privilégient plutôt la constitution d’un mouvement ou force sociale qui, avec d’autres acteurs, soit capable de développer une action politique hégémonique visant une forme plus juste et équitable de démocratie.

 

Une autre question qu’on peut se poser est, si, en identifiant tout court le populisme, en tant que construction du peuple, avec la politique elle même, ne perdrait pas l’ontologie de Laclau sa visée plus universaliste, capable d’accueillir des formes diverses de démocratie qui puissent être définies comme « radicales ». Par là même, et sans considérer Laclau comme un « formaliste », si le populisme ne peut pas se définir à partir d’ une essence, de certains contenus prédéterminés –on est tout à fait d’accord- sinon en termes d’une logique politique d´articulation –on pourrait dire une forme, pas une substance, revenant à Saussure- comment évaluer, d’un point de vue éthique, les différences entre populismes de signe idéologique divers?

 

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La réponse d’Ernesto à cette dernière question renvoyait d’habitude à la singularité des contextes de situation, aux relations de force, au résultat, en tout cas, de l’articulation hégémonique, à partir duquel il serait possible d’établir ces différences, pas négligeables. Il avait en général quelque résistance à parler de l’éthique par rapport à ses catégories. Cependant, il a abordé la déconstruction du terme et de l’expérience éthique vis-à-vis de l’ordre normatif, dans un article publié originellement en 2004, où il répondait à certaines objections concernant le caractère « neutre » de la théorie de l’hégémonie. Dans cet essai il refuse la prétendue nature «positive » des deux signifiants en mettant l’accent sur sa dépendance réciproque: il s’agira, une fois de plus, de l’articulation entre universel et particulier. Je cite : « Ce n’est pas la particularité du contenu, per se, qui est éthique, sinon ce même contenu dans la mesure qu’il assume la représentation d’une plénitude qui lui est incommensurable ». (Ma traduction). Il refuse aussi la « neutralité » d’Hégémonie rappelant l’investissement idéologique et politique qui était à sa source, l’expérience vécue dans la tradition socialiste, avec ses défaites, ses transformations, et la renaissance de l’espoir que l’oeuvre inspire.

 

Une fois je lui ai demandé s’il y avait, dans sa théorie, la possibilité de penser l’éthique comme une relation avec l’Autre et avec la vie de l’autre à la manière de Lévinas, même sans adhérer à sa « philosophie première ». Il refusait cette association, sous prétexte du « mysticisme » de Lévinas -lui, qui avait été tellement intéressé par le mysticisme- et voilà que quelque temps après j’ai eu la surprise de trouver, dans l’article de Simon Critchley publié dans Laclau. A Critical Reader, le volume d’hommage qu’il avait coédité avec Oliver Marchart, les traces d’une ancienne discussion –d’un différend plutôt- avec Ernesto sur ce sujet. Son article posait la question « Is there a normative deficit in the theory of hegemony? » [Est-ce qu’il y a un déficit normatif dans la théorie de l’hégémonie ?] et reprenait ce « disagreement » essayant de trouver un accord. Il partait de la prémisse que la déconstruction a une énorme motivation éthique à condition que l’éthique soit conçue dans les termes donnés dans l’oeuvre de Lévinas, tandis qu’Ernesto voulait seulement parler de l’éthique par rapport au concept Gramscien de l’ « éthico-politique ». Après de longues années de conversations et d’amitié où les positions semblaient parfois se rapprocher, Simon voulait trouver dans son hommage dans le Critical Reader un lien valable au niveau de la théorie : la possibilité d’une méta-éthique formelle, capable d’être articulée, selon la conjoncture, à certaines demandes éthiques normatives, réunissant ainsi l’éthico-politique. Néanmoins, à la fin de l’article il continue à penser qu’il y a un déficit normatif dans la théorie de l’hégémonie et par conséquent le différend –et les chemins de l’interlocution- restent ouverts. C’est peut-être à cet article qu’Ernesto répond, sans aucune référence à Lévinas, dans « Éthique, normativité et l’hétéronomie de la loi » l’essai que je viens de commenter et qui ferme, curieusement, son dernier livre, Les fondements rhétoriques de la société, apparu en Argentine quelques mois après sa mort.

 

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Pour conclure

 

Quel serait l’héritage de Laclau en Argentine? On pourrait dire tout d’abord que la trajectoire de son oeuvre a configuré une zone parfaitement définie dans le champ intellectuel et ses catégories sont devenues une référence inéludable pour la réflexion autour du politique et même au delà, soit dans les disciplines les plus proches –la sociologie, la philosophie, la science politique, l’analyse du discours – comme dans d’autres domaines -la psychanalyse, la théorie littéraire, la critique culturelle, la communication. Cette vaste influence disciplinaire a été aussi générationnelle : à part les nombreux débats parmi les intellectuels tout au long des années sa perspective a suscité l’intérêt -et même l’enthousiasme- des jeunes, étudiants et militants.

 

Parfois, le signe distinctif de sa présence était l’articulation entre la perspective théorique et le « regard sur le monde actuel » -revenant à Valéry- un regard qui était à la fois « particulier », profondément concerné par la réalité de l’Argentine, et « universel », en tant que vision synchronique et comparative avec d’autres « particularismes ». Parce que, à la différence de certaines perspectives, qui, même avec de bonnes intentions, regardent l’Amérique Latine comme un « particularisme », souvent pittoresque, par rapport au « centre » –Europe, les Etats-Unis – Ernesto avait une appartenance : langue, histoire, tradition, expérience, récit, dans ses propres termes. L’Argentine –et par extension l’Amérique Latine-, a toujours été son pays, malgré tant d’années vécues en Angleterre. C’est peut être cette raison qui a inspirée la Raison populiste et qui fait la différence –ou différend- avec d’autres conceptions sur le sujet. Et c’est parfois cette appartenance « périphérique » qui l’a permit d’avoir une vision plus universaliste et l’a amené partout dans le monde : les lieux, les pensées, les débats.

 

Au moment où j’ai mis le titre «Pour conclure » un appel sur mon portable m’a surprise : c’était la fille d’Ernesto, Natalia, qui m’appelait, après des mois de silence. On partageait l´étonnement quand je lui ai dit que j’étais précisément, à ce moment là, en train d’écrire quelque chose sur l’héritage de son père en Argentine. « Nous », m’a répondu tout d’abord, avec une touche d’humour, « Nous tous », on a continué, remarquant l’inclusif -famille, amis, collègues, étudiants, lecteurs, discuteurs, opposants …- et après, elle a fait une synthèse: « il a offert un soutien théorique au projet politique dans lequel il croyait et en même temps il a donné une impulsion à un collectif de militants ».

 

Je pense qu’il serait bien d’accord avec cette phrase, qui renvoi aussi à sa jeunesse militante. Mais, à part l’héritage des idées et des idéaux, il y a, du coté des amis, un autre héritage : le souvenir de la personne, l’affection, le plaisir de chaque rencontre, le fil des conversations, les plaisanteries, les poèmes de Borges ou Carriego qu’il était capable de réciter par coeur et sans pause pendant tout un voyage, la passion du tango et la joie de son esprit chaque fois qu’il revenait à Buenos Aires, qui n’a jamais cessé d’ être sa ville et qui assurément a senti son absence.

 

 

 


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