L’assassinat non élucidé de l’activiste sénégalais Massar Ba à Buenos Aires en mars dernier a ouvert le débat sur l’invisibilité des Afro-descendants par les médias. Dans cette chronique, MatíasMáximo et Omer Freixa analysent les abus de la Police Métropolitaine, « le génocide discursif » et la condamnation par le langage qui met sur un même pied « travail esclave » et « travail au noir ».

Plusieurs versions courent sur ce qui s’est passé à l’aube du 7 mars 2016, toutes aussi violentes les unes que les autres. Ce que l’on sait, c’est que les infirmiers ambulanciers ont retrouvé l’activiste sénégalais Massar Ba roué de coups à l’angle des rues San José et México, dans le quartier de San Telmo, tout près de chez lui, et qu’ils l’onttransféré à l’hôpital Ramos Mejía, où il est décédé quelques heures après.

 

L’autopsie a établi qu’il ne s’était pas défendu. Par conséquent les médecins légistes pensent qu’une personne retenait Massar Ba tandis qu’une autre, ou peut-être plusieurs, le frappait. Les enregistrements par les caméras de surveillance de ces rues, tout au moins d’une, pourraient montrer cette situation entièrement. À cause de dénonciationspubliques répétées sur les agissements de la police, l’hypothèse d’une violence institutionnelle n’est pas écartée.

 

Ce qui n’a pas été dit publiquement, mais qui se murmure dans les couloirs de l’hôpital Ramos Méjía, c’est que Massar est arrivé aux urgences en état de choc. Il y a été examiné par un psychiatre qui lui a administré des médicaments. On a cru qu’il était fou. Quelques heures après, son abdomen a enflé et il a été emmené au bloc opératoire où il a subi deux interventions. Il ne s’agissait pas de n’importe quelle inflammation : il avait une hanche brisée. Personne ne l’avait vu. Si cela se confirmait, cette mort constituerait une erreur médicale. L’enquête en cours est placée sous le secret d’instruction.

 

Le 21 mars 2016, aux portes du tribunal d’instruction n°7, la rue Paraguay est coupée quelques minutes avant que n’arrivent plusieurs policiers qui interviennent selon le tout récent protocole anti-manifestation.

 

- Assez de violence raciste ! – crie Ndathie « Moustapha » Sene, le président de l’Association des Résidents Sénégalais en Argentine (ARSA).

 

Massar Ba était arrivé en Argentine au milieu des années 90 avec un visa touriste qu’il avait obtenu à Dakar. Il a gagné sa vie à Buenos Aires comme il a pu, est devenu activiste jusqu’à diriger la Maison de l’Afrique et suivait de près les revendications de ses compatriotes vendeurs ambulants. Il a été marié, il s’est séparé et il a eu une fille, qui vit au Sénégal. Il y a quelques mois la police l’a expulsé de la maison où il vivait à Palermo et il s’était installé dans le quartier de San Cristóbal, dans une pièce qu’il partageait avec plusieurs compagnons de plusieurs nationalités. Dernièrement, il représentait et faisait connaître des artistes comme Emanuel « Manu » Ntaka, le chanteur de dreaklocks qui avait eu son moment de gloire télévisuelle avec le groupe Mambrú.

 

- Assez ! – ont répondu 150 personnes.

 

- Justice pour Massar Ba ! – a continué de crier Sene.

 

En 1991, Massar Ba était entré à l’Université Cheikh AntaDiop, à Dakar, en Philosophie et Lettres. En Argentine, il avait étudié la politique, puis suivi une formation en hôtellerie et gastronomie. Dans son curriculum apparaît le titre Toefel d’anglais avancé et des capacitations en espagnol de l’Université de Buenos Aires. Son habileté oratoire et sa facilité pour les relations publiques n’y figurent pas, mais personne au sein de la communauté afro ne remettait en cause sa direction de la Maison de l’Afrique.

 

- Justice ! – les voix, tel un mantra.

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Aux fenêtres du tribunal, quelques têtes sont apparues pour regarder ce qui se passait. Moustapha a été reçu avec Carlos Álvarez, du Groupe Xangó, et Miriam Gomes, de la Société de Secours Mutuels Union du Cap Vert. Après leur rencontre avec le juge d’instruction, Moustapha a rendu compte de la conversation :

 

- Massar Ba n’a aucune famille en Argentine et le Sénégal n’a pas de représentation diplomatique en Argentine. C’est pourquoi nous, les Résidents Sénégalais, demandons à être partie civile afin de pouvoir apporter toutes les informations nécessaires, suivre l’enquête et que justice soit rendue le plus vite possible.

 

Le cortège de manifestants a ensuite pris la direction du Palais de Justice, où la même requête de constitution de partie civile a été déposée pour cette « mort suspecte » qui relève du tribunal n° 35. Dans les jours qui ont suivi, cette demande serait rejetée à deux reprises. Cette réponse judiciaire, pour l’heure, argumente que les statuts de l’ARSA ne spécifient pas que celle-ci puisse recourir à la justice. Cette faculté n’étant spécifiée par aucune organisation des Droits de l’Homme, la ARSA a annoncé qu’elle présentera sa requête jusqu’à acceptation.

***

Massa disait que les moyens de communication ne pouvaient se limiter à être une simple machine à diffuser des problèmes : il insistait pour qu’ils participent aussi, depuis leur fonction communicationnelle, à la construction d’une image qui ne stigmatise pas les coutumes afro-descendantes.

 

C’est dans cet esprit qu’il avait participé en 2015 à une rencontre organisée par la Défense Publique, avec d’autres activistes, où le débat avait abouti à l’élaboration d’un code de bonnes conduites appelé « Que disons-nous avec le mot « noir » dans les services de communication audiovisuelle ? ». Au cours de cette réunion, Massar avait demandé la parole à deux reprises. La première fois, après s’être présentéil avait dit que les sociétés qui ne reconnaissent pas leur passé esclavagiste construisent difficilement l’inclusion. La deuxième, il avait réclamé une plus grande visibilité :

 

- Les moyens de communication massifs diffusent une problématique toujours négative. Pourtant, au cours des derniers mois, la Police Métropolitaine de Buenos Aires a exercé une forte répression et quelques chaînes montrent des images assez agressives : c’est là une manière particulière de propager une image plutôt offensive. Par ailleurs, lorsque des choses positives se passent, il n’y a jamais une caméra qui filme ou un micro qui se tende. Il serait bon de commencer à changer tout cela.

 

Le guide des bonnes conduites, auquel Massar avaitcontribué,demande d’éviter de mettre en relation « noir » avec des pratiques illégales et clandestines, ou avec des idées et des descriptions considérées socialement négatives. Il appelle aussi à faire connaître ce que signifie et implique la dénomination « afro-descendant » à destination des médias.

 

Que veut dire « Afro-descendant » ? La même chose que « Noir » ? Non. Ce n’est pas la même chose.

 

Dans la qualification « Noir » pèse un héritage de 10 millions d’Africains esclaves en Amérique entre le XVIème siècle et la moitié du XIXème. Alternative au stigmate de ce mot, il y a le terme « Afro-descendant » qui s’est imposé depuis quinze ansavecla Première Conférence Mondiale contre le Racisme, la Discrimination Raciale, la Xénophobie et les Formes Connexes d’Intolérance. En 2010, pour la première fois dans un recensement national argentin, il était demandé si les personnes avaient une ascendance africaine et 149 493 ont répondu positivement. Toutefois, selon les organisations représentatives, en Argentine les personnes d’origine africaine seraient au nombre de 2 millions.

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Lorsqu’un inspecteur commercial veut saisir des objets lors d’une perquisition, la procédure à suivre inclut la lecture des droits, la liste des biens saisis, le séquestre de la marchandise et son dépôt dans un lieu habilité. Les vendeurs ambulants afro disent qu’en ce qui les concerne, tout se résume au séquestre et à la disparition de leurs produits, sans précision d’un quelconque dépôt ; dans plusieurs cas, on leur a fait signer des procès-verbaux sous la menace d’un revolver.

 

Sur l’avenue Avellaneda, dans le quartier de Flores, dernièrement la tension entre vendeurs ambulants et policiers a connu un nouvel épisode, avec interruptions de la circulation et courses-poursuite. Gothé, arrivé du Sénégal il y a trois ans, a expliqué sa situation face aux caméras :

 

- Je me lève tous les jours à cinq heures du matin pour travailler. Je suis venu en Argentine à la recherche d’uneopportunité et je ne fais rien de mal. Je paie mes impôts et la marchandise que j’achète est légale. Je veux être heureux, que ma famille vive bien et c’est pour ça que je suis venu chercher du travail ici. Là-haut, derrière les fenêtres grillagées que vous voyez, il y a des ateliers de confection clandestins, les gens y sont enfermés et n’en sortent pas de toute la journée, mais d’eux on ne dit rien.

 

Lorsque les caméras ont commencé à filmer ces fenêtres, les gens qui y étaient s’en sont retirés. Ce territoire est une carte complexe de précarisation, d’abus ainsi que d’évasion fiscale. Les commerçants avec locaux, qui paient un loyer, considèrent que la concurrence avec les ambulants, qui occupent le trottoir et n’ont pas de charges, est déloyale.

 

Alors surgit la phrase qui claque comme un coup de fouet :

 

- Nègres de merde.

 

Cela peut être aussi « Juifs de merde », « Chinois de merde », « Paraguayens de merde », « Boliviens de merde », « Russes de merde » : le capitalisme sauvage et ses inégalités retombent sur l’Autre qui se trouve là, et au visage duquel on crache des insultes.

 

Le gouvernement de la Ville de Buenos Aires avait indiqué aux vendeurs ambulants de Flores qu’il mettrait à leur disposition un marché à Chacarita, mais l’endroit n’a pas reçu d’habilitation. Un hangar est en construction pour les héberger dans le quartier Once mais Gothé n’en croit rien :

 

 – L’endroit en travaux peut recevoir 80 postes de vente et nous sommes 3000 à vendre dans la rue. Où vont-ils nous mettre tous ? On va nous empiler?

 

En janvier 2014, la Police Métropolitaine a séquestré la marchandise de Nar, Thierno et Macoecou qui partageaient une chambre dans un immeuble pauvre de Balvanera. Cette perquisition a été menée à l’aube et violemment : toutes les chambres de l’édifice ont été fouillées, des mineurs menottés et des femmes déshabillées.

 

D’après ce qu’ont dénoncé ces trois Sénégalais, avec 17 autres, ils ont été obligés à signer un procès-verbal sous la menace d’une arme. Le pire était qu’ils ne comprenaient pas ce document parce qu’ils ne parlent pas espagnol, mais français et wolof, les langues de leur pays.

 

Thierno, âgé aujourd’hui de 20 ans, a dû obéir à l’ordre que lui donnait un inspecteur. L’explication de celui-ci était brève :

 

- ‘Ya rien à discuter, tu signes.

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La Défense Publique de la Ville de Buenos Aires a porté plainte pour cette perquisition policière et contre les fonctionnaires municipaux qui en sont responsables. La Police Métropolitaine a informé que l’ordre était venu du Tribunal Pénal, des Contraventions et des Fautes n°4, présidé par GracielaDalma, dans le cadre d’une enquête sur la vente de marchandise illégale sur la voie publique.

 

Deux jours après, María Eugenia Vidal, depuis décembre gouverneur de la Province de Buenos Aires mais alors maire-adjointe de la Ville, faisait cette déclaration sur les vendeurs ambulants pour le site informatifInfobae – et qui a entraîné le dépôt d’une plainte auprès de l’INADI (InstitutoNacional contra la Discriminación, la Xenofobia y el Racismo) :

« Face aux mafias, l’Etat ne va pas se rendre. Nous autres nous luttons contre ces mafias-là depuis longtemps ». « Dans le cas du quartier Once, il y en avait trop et cela facilitait les vols à la tire, parce que les gens avaient trop peu d’espace pour marcher sur les trottoirs ».

 

Il y a 20 ans, aux urgences du même hôpital Ramos Mejía où Massar est mort, décédait José Delfín Acosta Martínez, appelé depuis le « martyre noir du Río de la Plata ».

 

José Delfín avait 32 ans et, au début des années 90, il appartenait au mouvement underdu Parakultural, du Centre Culturel Rojas et de la Variété Mediomundo.

 

Quelques heures avant sa mort, José Delfín était à la boîte salsa MalucoBeleza, près du Congrès de la Nation. A six heures du matin, entre agitation et fatigue, avec un groupe il était allé prendreun café avec des croissants en face de la boîte. De là, il avait vu plusieurs policiers maltraiter deux jeunes afro-brésiliens qui sortaient aussi de Maluco.

 

- Quant il s’est approché pour demander de ne plus les frapper, c’est à lui qu’ils s’en sont pris. Il a sorti sa carte d’identité et les policiers l’ont jeté à terre – raconte la DJ du local de ce soir-là, VerónicaBrotzman. On nous a dit qu’on l’emmenait au commissariat n° 5 où nous sommes allés pour témoigner de ce qui s’était passé, voir comment allait José et porter plainte pour abus policier.

 

Tout était arrivé très vite, avec une impunité grossière : les témoins de ce petit-matin là ressentent encore leur impuissance d’alors.

 

- Nous n’avons rien pu faire. Au commissariat, on nous a dit que José avait eu une crise d’épilepsie et se cognait la tête contre terre. Il l’avait emmené à l’hôpital Ramos Mejía. Son corps n’a pu résister à la quantité de coups reçus.

 

Trois jours après cette mort, Ángel Acosta Martínez, frère de José Delfín, avait donné une conférence de presse à la porte du commissariat n° 5 et déclaré que selon lui, et de toute évidence, il s’agissait d’un assassinat. Le lendemain, le quotidien Clarínpublierait, dans un article qui ne se trouve pas dans ses archives numériques, que la police avait établi officiellement que cette mort était due « à la prise répétée de chlorhydrate de cocaïne ». Au moment de la reconnaissance du corps de son frère, Ángel avait vu que le cadavre portait des traces de coups impossibles à se faire soi-même. Six mois après le corps avait été rapatrié en Uruguay – où José Delfín avait vécu jusqu’à son adolescence– et une seconde autopsie, pratiquée par trois médecins légistes, démontrait que la mort avait été provoquée par des tortures.

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Ángelavait ensuite été la cible d’une persécution systématique, qui l’avait obligé à s’exiler pour rester en vie : ces horaires et routines étaient repérées, et les menaces fréquentes le tourmentaient partout. La cause judiciaire est entrée dans un labyrinthe de tiroirs et le passage du temps a permis que le dossier soit archivé plusieurs fois. En 2002, la Commission Interaméricaine de Droits de l’Homme a reçu une requête pour ce cas, qu’elle a déclaré recevable en 2013. La CIDH recommande à l’Etat argentin et aux plaignants de trouver une solution à l’amiable.

 

Une critique fréquente au terme « afro-descendant » (et à « afro » comme préfixe à n’importe quelle nationalité) est qu’il est supposé hors de toute identité nationale : s’il y a égalité entre Argentins, il ne devrait y avoir aucune différentiation.

 

Au-delà de ces catégories, un autre problème fondamental est qu’Afro-argentins, Afro-descendants et Noirs sont des représentations opposées à un idéal historiciste d’appartenance blanche et européenne, construite au fil du temps aussi bien par les fictions littéraires que dans des écrits de référence de la pensée nationale, comme ceux de Mitre ou de Sarmiento.

 

D’où l’importance des conquêtes dans le calendrier populaire, tel le 17 avril, Jour de l’Afro-argentin d’origine colonial (en hommage aux descendants d’esclaves de la Colonie) ou le 8 novembre, jour de la commémoration, établie par la loi, du Jour National des Afro-Argentins et de la culture afro (en souvenir de la capitaine María Remediosdel Valle, combattante afro-descendante sous le commandement de Manuel Belgrano, et appelée « Mère de la Patrie »).

 

Toute l’Amérique, depuis la colonie, a une racine tripartite : européenne, originaire et afro (en dehors d’autres apports migratoires postérieurs, tel le sud-asiatique). Les Afro-descendants sont une présence bien visible dans des nations tels le Brésil, la Colombie et Cuba ; mais ils ont été éliminés de la mémoire historique de pays comme l’Argentine, le Costa Rica et le Mexique. C’est ce qui est nommé « génocide discursif » : l’effacement de personnages et de situations au profit de la visibilité d’autres.

 

Si, comme il se dit habituellement, l’histoire est écrite par les vainqueurs, l’histoire noire a été privée d’une bataille qu’elle aurait pu mener.

 

Retournez dans votre pays, Noirs de merde.

 

Le langage tel un poignard.

 

Voilà ce qu’a dit le concierge d’un immeuble à une jeune fille qui vendait des jouets sur le trottoir, dans le quartier de Balvanera, pour le Jour de l’Enfantl’an dernier. « D’abord, cet homme a crié : ‘je veux pas voir une noire quand je sors de chez moi’. Tout en proférant des insultes, il a commencé à détruire la marchandise qu’elle vendait et à lui donner des coups de pied dans le ventre. Cette fille était en Argentine depuis un mois et demi et ne comprenait pas ce qu’il lui disait. Sa sœur est arrivée et a demandé au policier qui se trouvait là pourquoi il n’était pas intervenu pour stopper cette agression. À ce moment-là, le concierge est ressorti de son immeuble et à commencé à frapper les deux filles, en présence de l’agent », se souvient Miriam Gomes, de la Société des Secours Mutuels Union du Cap Vert qui accompagne ces jeunes dans leursdémarches judiciaires.

 

 Le même mois, en août 2015, un groupe de 300 Sénégalais, dont Massar, a organisé une manifestation depuis le Congrès National jusqu’au Conseil législatif de la Ville de Buenos Aires pour répudier les abus de la Police Métropolitaine et sa discrimination constante. Un mois après, la réponse effective consistait en un accord entre ARSA et le Ministère Public de la Défense de la Ville « pour la coordination de la prévention et le contrôle de la violence institutionnelle à l’égard des vendeurs ambulants, afin de garantir leurs droits économiques, sociaux et culturels, politiques et civils ».

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Un lieu commun est la négation et l’idée que les personnes de phénotype noire sont inéluctablement des étrangers. Comme ce qui est arrivé en 2002 à María Magdalena Lamadrid, surnommée « La Pocha », à l’aéroport international d’Ezeiza.

 

- Ce passeport doit être un faux – lui avait dit le Service de Migration.

 

La Pocha voyageait pour aller donner une conférence à Panamá mais, retenue plus de six heures à la frontière, elle avait raté son avion. Quel paradoxe : elle allait y disserter sur le racisme.

 

« On me demandait si je parlais espagnol, si j’étais Péruvienne et on me disait que mon passeport ne pouvait pas être vrai puisque je suis noire », avait-elle raconté à l’époque au cours d’une entrevue.

 

Le 5 avril 2016 une célébration pour les 20 ans de la mort de José Delfínse déroule dans le salon du Mouvement Afroculturel de SanTelmo et sa photo est exposée avec un cierge et une image de Lemanyá, déesse umbanda de la mer. Qui était José Delfín ? Que signifie-t-il aujourd’hui pour le mouvement afro ? Plus de trente activistes, universitaires, camarades de danse et des musiciens ont partagé leurs récits ce soir-là.

 

Sandra Chagas, ancienne partenairede José Delfín, portait un tee-shirt avec l’impression d’une photo d’eux en pleine danse. « Je me souviens de lui avec bonheur. Il était impossible de ne pas sourire en dansant avec lui », dit-elle tandis que sa mère, la Pocha Techera, acquiesce dans le fauteuil où elle est assise.

 

L’anthropologue Alejandro Frigeiro se souvient de José dansant la capoeira :

 

-Dans les années 80, nous nous réunissions pour nous amuser. Et puis nous avons compris que nous militions pour une cause. Sa mort a été emblématique car elle nous dit comment le racisme fonctionne en Argentine. Il n’a fait que traverser une rue, passantde l’exaltation à la mort.

 

Le premier recensement sur le territoire de ce qui deviendrait l’Argentine, en 1778, comptabilisait 92000 Afro-descendants (Noirs et Métis) sur un total de 200000 habitants : 46% de la population. L’Argentine aussi est noire.

 

Autrement dit : en Afrique, « le Noir » n’existe pas car ceux qui la peuplent sont appelés selon leur appartenance aux différentes communautés qui l’habitent. C’est pourquoi l’idée de tout résumer dans « le noir » est discriminatoire, imprécis et irrespectueux de la diversité identitaire. Appartenir à un langage, c’est gagner en liberté.

 

La demande d’historicité de la culture afro n’estpas celle du respect à une culture subalterne. Non. Une des revendications des organisations est de travailler sur la reconnaissance de leur identité comme un espace légitime d’appartenance culturelle, avec une entité historique et des coutumes qui s’inscrivent dans le patrimoine de l’Argentine depuis la fondation de celle-ci.

 

Le retour sur le passé pour comprendre les étymologies discriminatoires du présent a un sens : cela signifie construire un langage où dire « travail esclave » ne dit pas la même chose que « travail au noir ». Où le signifiant « liste de persécution » ne mène pas à « liste noire ». Et où la palette de couleurs ait le noir comme option non seulement pour illustrer les infâmes mais aussi les héros.


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