À 400 kilomètres de Buenos Aires, protégée par des gardes, des alarmes et des détecteurs laser, habite Rosita, une vache unique au monde, une vache qui donne du lait maternisé. Gardée par trois scientifiques qui partagent même la litière de paille avec l’animal, Rosita grandit sans savoir que son clonage est une expérience révolutionnaire. La vie d’une vache solitaire et de mauvaise humeur qui mange de la luzerne avec des chips.



Par: Josefina Licitra

 

Images: Sebastián Miquel

 

 

Il est dix heures du matin. Nous sommes avec le photographe dans un carpour Balcarce, une ville de 35 mille habitants située au Sud-est de la province de Buenos Aires. Nous regardons par la fenêtre. Il faut passer le temps. De l’autre côté de la vitre, il y a le ciel, l’herbe, des silos, des vaches, des poteaux, des camions, des câbles, des vaches, des tournesols, des vaches, des champs de soja, des vaches, des tracteurs et encore des vaches.  

 

―En vérité –dit-il–, je n’ai jamais pris des photos d’une vache. 

 

―En vérité –dis-je –, je n’ai jamais écrit sur une vache. 

 

Nous nous taisons. Le reste est paysage.

 

À Balcarce, dans un champ de l’Institut National de Technologie Agricole, à l’intérieur d’un enclos bien soigné, et par une journée dégagée et sans vent, une vache –Rosita– nous attend.

***

La première fois que j’ai eu connaissance de l’existence de Rosita c’était le 6 juin de l’année dernière, lorsque deux vétérinaires du Groupe de Biotechnologie de l’INTA Balcarce –Germán Kaiser et Nicolás Mucci, tous les deux Magisters en Production animale– et un Docteur en Biotechnologie et Biologie Moléculaire de l’Université Nationale de San Martín –Adrián Mutto– nous ont parlé de la vache durant une vidéoconférence avec la présidente argentine Cristina Fernández de Kirchner. L’événement avait un sens. Mutto, Mucci et Kaiser avaient réussi une procédure unique au monde: ils avaient cloné un bovin et par la même occasion –là est la nouveauté– ils avaient introduits deux gènes humains pour que l’animal produise, le cas échéant, du lait maternisé.

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 La Présidente exultait d’apprendre la nouvelle. Tous –et ils étaient nombreux– exultaient.

 

―Cette vache est une véritable fierté pour les Argentins –disait Cristina Fernández, mais elle a hésité par la suite–. Quelqu’un m’a dit qu’on allait la baptiser Cristina… quelle femme peut supporter qu’on nomme la vache comme elle? Seul un homme a pu avoir cette idée. 

 

L’animal, en réalité, avait déjà un nom: on l’appelait ISA, un sigle qui fait référence à l’INTA de Balcarce et à l’Université de San Martín. Mais la Présidente a changé ce projet.  

 

―Il me semble très sympathique de l’appeler Rosita –dit-elle–. Rosita ISA.

 

C’est ainsi que Rosita ISA a été présentée en société, et c’est ainsi que Cristian Alarcón –chef suprême de la revue Amphibie– a décidé de faire quelque chose à ce sujet. 

 

―J’ai une ENORME chronique à faire –dit-il quelques jours plus tard–. Je veux que tu racontes l’histoire de cette vache!

 

On dit beaucoup de choses à propos deCristianet de son pouvoir de persuasion. Elles sont toutes vraies. J’ai donc dit, “oui”. Et Sebastián Miquel –le photographe– a dû dire oui aussi. Et le résultat est que nous sommes là : tout juste descendus du car à Balcarce, tout juste occupant une place dans une voiture où Nicolás Mucci et Germán Kaiser se trouvent, et à peu de distance du Centre expérimental agricole Balcarce 2 de l’INTA: l’endroit où est née et habite Rosita ISA, ou ISA Rosita, ou en tout cas : la première vache transgénique clonée par l’État.

 

―ISA –dit Mucci–. Nous l’appelons ISA.

 

― Rosita est, voyons… –Kaiser choisit ses mots–. C’est une idée de la Présidente et bon…la vache s’appelle aussi Rosita.

 

Mucci et Kaiser conduisent à l’intérieur du Centre de l’INTA. C’est un village de plusieurs milliers d’hectares, et ils semblent des citoyens ordinaires soumis aux rythmes et aux modes d’agir des mondes calmes. En somme, ils n’ont pas l’air d’être des scientifiques. Germán Kaiser a 42 ans, il joue au basket, il est originaire de Mar del Plata et a l’allure efficace des hommes qui fréquentent les clubs sportifs. Mucci a 38 ans, il est originaire de Balcarce, il a participé à des compétitions de motocross, et son visage –des yeux petits, le regard froncé– évoque les visages des sportifs des disciplines de neige. Tous les deux –Mucci et Kaiser– sont deux oiseaux rares et athlétiques qui explorent maintenant les champs. À gauche et à droite –expliquent-ils– il y a de grandes étendues destinées aux expérimentations au cours desquelles l’INTA de Balcarce –avec l’Université de Mar del Plata– fait des croisements propres à l’ingénierie agronomique. À côté, près des champs, s’élèvent aussi des bâtiments : une crèche, un petit immeuble résidentiel, un pavillon universitaire (siège de la Faculté des Sciences Agricoles de l’Université de Mar del Plata), un laboratoire et plusieurs immeubles relevant de l’INTA. Nous nous arrêtons face à l’un d’entre eux : le Département de Production animale. C’est ici que Mucci et Kaiser travaillent. Dehors, quatre femmes les voient arriver et essayent de leur vendre un sandwich de vingt pesos. Mucci refuse. Il dit que c’est cher.

 

―Mais non, ce n’est pas cher, vous avez plein d’argent avec la Rosita! –dit l’une d’elles, et tous rient.

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Dans l’enceinte de l’INTA il y a environ 2.000 personnes qui circulent –entre chercheurs et étudiants– et tous, depuis que l’histoire de la vache a été rendue publique, tous savent qui sont Kaiser, Mucci et Mutto (ce dernier habite et travaille à la Ville de Buenos Aires, mais vient régulièrement à Balcarce). Dans des termes académiques, ce sont les trois responsables du fait qu’un ruminant a aujourd’hui deux protéines humaines et inespérées dans son corps. Mais, dans des termes plus familiers, Kaiser, Mucci et Mutto sont, tout simplement, trois fous qui durant deux mois ont partagé hébergement –et parfois litière– avec une vache clonée.  

 

―Allons la voir –dit Kaiser avec une clé à la main. Pour arriver à la maison de Rosita il faut marcher cinq cents mètres. L’endroit, de toute façon, peut être aperçu de loin : au milieu d’un champ lisse, loin de toute présence humaine ou animale, il y a un bâtiment solide à angles droits et, à côté, un enclos de taille moyenne. Nous avançons jusque-là et nous entrons. La maison de Rosita a une petite cuisine, une salle de bain, deux chambres et une espèce de salle avec un carrelage blanc. Sur les murs, avec un gros feutre, quelqu’un a dessiné un graphique (une explication élémentaire du processus de clonage), quelqu’un a écrit un numéro de téléphone (“En cas de problème, appeler Adrián ou Germán”) et quelqu’un a fêté un anniversaire (“Bon anniversaire, Rosita!”). La salle a une grande fenêtre qui s’ouvre vers l’enclos. Là, avec son regard niais, se trouve la vache.

 

―Salut grosse mamelle –dit Mucci. Il sort de la maison, se rapproche, gratte le cou de Rosita–. Tu seras sage aujourd’hui? Rosita est de couleur marron. Et elle a l’air d’un ruminant: des globes oculaires gros et cette lenteur vide qui fait penser aux personnes sous diazépam. C’est l’aspect de Rosita, puisque, bon, il n’y a pas de vache intelligente. Mais aussi –il faut le dire– parce que sa vie est –ou semble être– encore plus ennuyeuse que d’habitude. Depuis sa naissance –le 6 avril 2011– la vache n’est en contact avec aucun animal, sauf avec Mucci, Kaiser, Mutto et Carlos Lobato, son soigneur. Et il y a des raisons à cela. À cause des normes de sécurité, Rosita vit –doit vivre– isolée de tout. D’un côté parce que son organisme a aujourd’hui une valeur inestimable. Et, de l’autre, parce que la Commission Nationale de Biotechnologie Animale (Conabia) considère qu’elle est un animal génétiquement modifié et que, de ce fait, elle ne doit pas avoir de contact avec ce que l’on appelle « l’environnement ». Personne ne peut rapprocher Rosita –sauf le personnel autorisé–, et rien de Rosita ne doit parvenir à quelqu’un (tout ce qui provient de la vache –s’il n’est pas utilisé– doit être éliminé comme déchet pathologique).

 

Pour que cet isolement soit effectif, Rosita vit à l’intérieur d’un domaine approuvé par la Conabia qui comporte des mesures de sécurité strictes. Durant la journée, les chercheurs et Carlos Lobato se chargent de la maintenir isolée. Et, à partir de 16h00, la maison se transforme en prison de haute sécurité comme celle de la prison de Sierra Chica: il y a un poste de surveillance à l’entrée du domaine –avec des contrôles toutes les heures–, dans la maison une alarme est activée avec un code d’accès, et le périmètre de l’enclos est traversé par trente-deux détecteurs laser qui permettent la détection de n’importe quel volume supérieur à une chauve-souris. Si quelqu’un ou quelque chose pénétrait dans la zone interdite, des puissants réflecteurs s’allumeraient automatiquement et l’alarme téléphonique serait donnée au poste de sécurité, à Kaiser, à Mucci et à la Police.

 

Ah! Et le grillage qui entoure l’enclos est électrifié. 

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―N’aie pas peur, Tu as eu mal? C’est comme une sorte de briquet électronique allume-gaz pour que la vache ne quitte pas l’enclos et pour que l’alarme se déclenche –dit Mucci, tandis que Rosita vient vers moi avec sa lourde démarche. Je ne sais pas quoi faire. Je ne me suis jamais retrouvée proche d’une vache.  

 

―Ne te tracasses pas, tout au plus elle te léchera –dit Kaiser–. ISA,c’est comme un gros chien.

 

Elle est maintenant à mon côté. Je caresse son museau : elle semble sympathique. Rosita bouge la queue comme si elle disait “oui”, mais tout de suite après –je ne saurais jamais pourquoi– elle décide de jouer ou de me massacrer. Rosita commence à donner des coups. Forts. Une voiture m’a percutée une fois et c’était plus agréable que ça. Quelqu’un lui dit “eh!, eh! ne sois pas brutale”, mais l’animal ne s’arrête pas et finit par m’écraser contre la clôture. Je pense : “Idiote”, mais tandis que je me remets un os en place, je dis :

 

― Mais quelle joueuse tu es, Rosita!

 

Je passe rapidement de l’autre côté de la clôture électrifiée. Si elle veut me toucher, elle n’aura qu’à recevoir une décharge.

 

« Viens ici » je pense. « Viens ». Mais elle ne vient pas. Elle n’est pas si bête que ça. Maintenant, elle chasse les mouches l’air de rien. 

―Parfois elle est un peu pénible –dit Mucci–. De plus, nous croyons qu’elle commence à entrer dans la puberté, à avoir son cycle hormonal. Je ne vais pas dire “comment elle devient ” mais… ça lui prend.

 

―En outre, figure-toi que, sauf au moment de sa naissance, elle n’a connu d’autre animal que nous –dit Kaiser–. Depuis toute petite, nous jouons avec elle et elle a l’habitude d’être un peu brutale avec les gens.

 

―Et la mère?

 

―Laquelle? ISA a cinq mères.

 

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Voyons. Je ne sais pas où j’ai le plus de mal, au bras ou à la tête. Rosita a cinq (5) mères. Encore une fois : cet animal est le résultat du croisement génétique de cinq organismes différents. D’un côté –m’explique-t-on– on a pris d’une base de données génétiques les gènes de deux humains (homme ou femme : on ne le sait pas). Ensuite, c’est un échantillon de peau d’une vache Jersey (dont le lait est riche en graisses) qui a été pris et, de là, une cellule a été extraite et transformée génétiquement tandis que lui étaient insérés les gènes humains. Ceci a été à son tour inséré dans l’ovule d’une autre vache et, à travers un processus de clonage, un embryon a été créé. Cet embryon (produit de l’union entre cet ovule et la cellule transformée) a été transféré à une vache tierce qui a assuré la gestation et la mise bas de l’animal.

 

Ce processus ne tient pas compte de la mère numéro six (une génisse qui a élevé Rosita tout au début car sa mère biologique –la dernière– la rejetait), et ne tient pas compte non plus des quatre pères : Mutto, Mucci, Kaiser et Lobato.

 

―Nous sommes une famille –dit Kaiser–. Au début, nous vivions tous ici enfermés à l’intérieur.

 

―Moi –dit Mucci– je me prenais pour « Cristian U de Grand Frère ».

 

Dans la maison,outre les chambres et les carreaux blancs, on trouve –dans une petite pièce– des restes de ce que l’on trouvait autrefois: deux petits enclos avec pâture, une balance, et une canule qui pend du plafond –d’un coin à l’autre– comme une corde à linge. Aux moments difficiles, des sachets avec des médicaments étaient suspendus là et allaient –à travers un système complexe de cathéters– vers le cou de Rosita. Et là, sous tout cet appareillage, à côté de la vache, les scientifiques avaient pris place.

 

―Les premiers mois ont été compliqués. Nous étions ici 24h/24h. Nous dormions par terre. Tout était très rustique, mais nous avons vu pire. La vie d’un vétérinaire n’est pas confortable –dit Kaiser qui raconte les maladies.

 

Au cours des trois premiers mois de vie, Rosita en a eu vingt-huit. Cela était dû –au-delà des maladies propres à n’importe quelle vache– au fait que Rosita était un clone, elle avait un nombril trop grand –les infections entraient par là– et elle avait de gros problèmes d’estomac.

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Ces deux facteurs ont commencé à poser des problèmes au lendemain de la naissance, mais ils se sont aggravés quinze jours après. La vache, à ce moment-là, a eu un pic de fièvre de 41 degrés et personne n’arrivait à diagnostiquer son origine ni à la faire baisser. Cela a conduit Mucci, Mutto et Kaiser à laisser leurs familles respectives et à déménager à la petite maison. Les photos prises ces jours-là les montrent dormant par terre sur des matelas, et -dans le cas de Kaiser- languissant sur la même litière de paille de l’animal. Il y a aussi d’autres images : Rosita avec des sachets de gel glacé sur son dos, Rosita avec la canule à son cou, Rosita par une nuit glacée à Balcarce (et Mutto, Mucci et Kaiser enveloppés dans des couvertures, assis sur des chaises, au froid), et Rosita avec des petits yeux, secs, presque en train de mourir.

 

Une nuit, douze jours après le début de la fièvre, après plusieurs pics à 42 degrés, après des convulsions et d’une apnée, les chercheurs se sont dit assez et lui ont administré une bombe de tranquillisants pour qu’elle puisse mourir calmement. Kaiser et Mutto sont partis dormir : ils étaient morts de fatigue. Et Mucci est resté assis, toute la nuit, pleurant.

 

Mais quelque chose est arrivé.

 

―Lorsque je suis allé réveiller Kaiser, la première chose qu’il m’a dite de façon brutale c’est : “Elle est déjà morte?”. Il était huit heures du matin. Quand je l’ai amené la voir il ne pouvait pas le croire. ISA était encore sous les effets des tranquillisants mais elle allait mieux. Nous avons pensé tous les trois : si elle a survécu à tout ceci, elle sera une machine. Et elle l’a été. Après quelques jours, la vache a survécu à un épisode encore pire. La troisième semaine, Rosita a eu un autre problème propre à sa condition: tous les ruminants ont quatre estomacs, mais lorsqu’ils sont petits il n’y en a qu’un qui fonctionne et le lait n’entre pas dans les trois autres. Sauf dans le cas des clones : le lait tombe –par erreur– sur les premiers estomacs –qui sont plus dilatés– et finit par cailler provoquant une “acidose lactique”, ce qui a des multiples conséquences. Et très mauvaises.

 

―Au début, quand nous ne savions pas ce qu’elle avait, nous avons commencé à lui donner du lait délactosé –se souvient Kaiser–. Nous l’achetions avec notre argent. Nous allions au supermarché et nous le dévalisions. Le problème était que cela aussi lui faisait du mal. Nous avons alors suspendu le lait et nous nous sommes retrouvés avec un problème plus grand : que lui donner à manger? Qu’est-ce que tu donnes à un animal de 40 jours, qui ne sait pas manger? ISA était un bébé, et aux bébés, tu ne peux pas leur donner un bifteck.  Nous avons donc fait des tentatives.

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Ils ont essayé une solution de glucose : rien. Ils lui ont donné des aliments pour animaux équilibrés : encore moins. Colostrum surgelé: non plus. Ils ont commencé à la nourrir avec du plasma bovin (le résultat du sang centrifugé) et cela a marché. Jusqu’à ce qu’il soit épuisé. Et Rosita a commencé alors à perdre du poids: à mourir une nouvelle fois.  Désespérés, Mutto, Mucci et Kaiser –qui étaient revenus vivre à la petite maison– ont commencé à faire d’innombrables appels: à des médecins généralistes en Argentine et aux Etats-Unis, à des néonatologistes de l’Hôpital Italien : à des médecins deleurs connaissances. Jusqu’au jour où ils ont eu une idée : lui donner de la nutrition parentérale ; des sachets avec des mélanges nutritifs pour maintenir en vie les malades au stade terminal –des humains– qui ne peuvent pas s’alimenter. Le détail important : les sachets coûtaient –chacun- 1500 pesos (200 euros). Et Rosita en avait besoin de deux par jour, durant un temps indéfini. Ce n’était pas nécessaire de faire les comptes : il n’y avait pas d’argent. Sur Internet, Muttoa trouvé les coordonnées du distributeur argentin de ces sachets –le laboratoire Fresenius Kabi– et il l’a appelé. Il lui a été difficile d’expliquer tout : à la standardiste, au service de ventes et à toute personne qu’il avait au téléphone, Mutto leur racontait –sans succès– l’origine, la vie et les valeurs de la vache Rosita. 

 

―Attend,  tu es Adrián Mutto? 

 

L’inespéré venait d’arriver. 

 

 ―Je suis Yanina, l’amie de Sandra, la meilleure amie de ta femme.  

 

―Yanina: tu dois m’aider. Si la vache survit vous allez paraître partout.

 

Le laboratoire a fait une donation initiale de dix sachets –et plus par la suite–, et Rosita a ainsi gagné cinq jours de vie.

 

―À peine m’a-t-elle dit “viens les chercher” que je me suis rendu de Balcarce à Belgrano sans m’arrêter –disait Adrián Mutto lors d’une rencontre organisée à l’Université de San Martín-. Lorsque je suis arrivé au laboratoire, j’étais une sorte d’homme de Néandertal. Tous étaient en costume cravate, avec attachés cases, et moi, j’avais les cheveux sales, ma tenue pleine de bouse de vache : depuis vingt jours, personne n’avait pris une douche. Mais cela ne m’a pas touché. J’ai pris les sachets et je suis parti.

 

Quand Mutto est revenu à Balcarce, ils ont connecté le premier sachet à un cathéter qui débouchait sur l’auricule droit de la vache. En même temps, comme il fallait que la vache n’arrache pas le dispositif en bougeant, ils ont imaginé un système de glissières qui permettait à la vache de marcher avec les cathéters installés. Petit à petit, la nutrition parentérale a fait son effet sur elle. Quarante-sept jours plus tard, elle a commencé à se sentir mieux et c’est là que le dernier problème est survenu : la vache, avec autant de sachets et sans mère nourricière, n’avait pas appris à manger.

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―Nous ne savions pas comment faire pour qu’elle mange et elle ne pouvait pas rester toute sa vie avec ces sachets qui coutaient une fortune –raconte Mucci-. Jusqu’à ce qu’un jour, nous étions en train de manger des chips Lays et la belle, attirée par le bruit du plastique, s’est rapprochée. Je lui ai alors donné une chips et elle l’a dévorée, on voyait bien qu’elle était désespérée pour avoir du sel. Nous avons mélangé des chips avec de la luzerne et tout a commencé.

 

Mucci est ému et satisfait. Chaque fois qu’il parle il semble dire : ma fille. 

 

―Et pourquoi vous pleuriez quand vous pleuriez? Parce que la vache mourait ou parce que le projet mourait?  

 

―Il est difficile de transmettre ce que la création d’un animal signifie à travers toutes ces choses que nous faisons –dit Mucci.  

 

―Nous la connaissons depuis qu’elle est une cellule –ajoute Kaiser–. Nous avons été à l’origine de l’idée, du vecteur, du clonage, du transfert d’embryons, de la césarienne. Tout ce que tu vois, c’est nous qui l’avons fait. Et Carlos.

Mais nous n’avons pas eu d’autres appuis. 

 

 ―C’est ça qui t’émeut : que tu sois là depuis l’invisible. Comme le dit Mutto: la biologie moléculaire c’est mélanger des liquides et suivre un protocole, tu ne vois rien là. La première fois que tu vois quelque chose c’est quand tu insères une cellule dans l’ovule. Et à partir de là tu crées une vie, et puis cette vie t’échappe des mains, c’est ça qui te démolit et… et nous ne trouvions pas la manière de la sortir de là. Tu imagines ce que c’est que de voir un animal si petit, la voir souffrir comme elle souffrait, et voir que malgré tout, presque en s’évanouissant, elle se levait pour aller prendre son biberon? Comment tu vas laisser mourir un animal comme elle…? Je vais éclater en pleurs –dit Mucci et il rit d’abord. Et il pleure après.

 

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***

Quelques jours plus tard, à l’Institut de Recherche Biotechnologique de l’Université de San Martín, le docteur en Biotechnologie Adrián Mutto –directeur du projet– m’expliquera la signification de connaître un animal “depuis l’invisible”, c’est-à-dire, me racontera mieux ce thème des clones. Il le fera assis dans une salle de réunions propre aux parois vitrées, située à quelques mètres d’un énorme laboratoire de biologie moléculaire –le plus moderne d’Amérique latine– qui vient d’être inauguré par l’UNSAM.

 

―Il y a un dicton –dit Mutto–: si un scientifique ne peut pas expliquer à sa grand-mère son travail, cela veut dire que même pas lui ne sait sur quoi il travaille. Je vais donc t’expliquer. Et tu vas comprendre.

 

Les explications de Mutto seront alors claires. Et il dira ce qui suit : l’ADN –dit-il- est un grand livre de recettes qui dit à une machine –le corps– comment il doit faire un certain nombre de choses. Chaque gène, à l’intérieur de l’ADN, est une recette différente, et la modification génétique –la transgénèse– consiste justement à introduire dans un corps un ou plusieurs gènes qui sont naturellement dans un autre corps. Dans le cas de Rosita, elle a dans son génome deux gènes humains : la lactoferrine (qui capture le fer et l’introduit dans le flux sanguin et qui est, de plus, antibactérienne, antitumorale et facilitateur de l’odontogenèse, autrement dit : de la formation des dents) et le lysozyme (un antibactérien qui se trouve à de hautes concentrations dans le lait maternel).

 

―L’être humain est le seul animal qui consomme du lait d’une autre espèce –dit Mutto–. Et, comme il s’agit du lait bovin, il est fait pour nourrir les bovins, pas les humains. D’où l’importance de ce lait maternisé dans l’alimentation enfantine: il permet de combler les lacunes du lait de vache.

 

Comment ils ont fait pour introduire deux gènes humains dans le génome de Rosita? Tout d’abord, ils ont pris un morceau de peaude l’oreille d’une vacheet ils ont extrait des cellules bovines pour faire de la culture de cellules. Ensuite, ils ont introduit dans l’une de ces cellules les deux gènes humains. Pour ce faire, ils ont utilisé ce que l’on appelle un “vecteur”: un transporteur qui permet d’insérer de l’ADN étranger à l’intérieur de n’importe quelle cellule. D’où provient ce vecteur ? Durant deux ans, les chercheurs –qui se connaissaient depuis 2003- ont travaillé dans le laboratoire de biologie moléculaire de l’UNSAM pour créer un vecteur approprié. Et ce qui est curieux –et nouveau- c’est que dans cette recherche, ils ont dépassé un seuil scientifique : jusqu’à maintenant, la science créait un vecteur pour chaque gène (c’est-à-dire que, si l’on voulait introduire deux gènes, il fallait créer deux vecteurs); mais Mutto, Mucci et Kaiser sont arrivés à introduire plus d’un gène à travers un seul vecteur –et c’est cela le véritable progrès. Une procédure qui, pour des profanes, pourrait être insignifiante. Mais qui, pour la science, permet d’économiser une énorme quantité de travail, de tests et de questionnaires.

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―C’est là le véritable progrès scientifique –dit Mutto–, pas la naissance d’ISA. Il existe déjà d’autres animaux bitransgéniques dans le monde, mais ils ont tous eu deux vecteurs insérés séparément. 

 

Comment cette cellule génétiquement modifiée a fini à l’intérieur d’une vache? Le pas suivant –dit Mutto- a été de faire les clones. Pour ce faire, les chercheurs sont allés dans un abattoir pour trouver des ovaires de vache. De l’un d’eux –peu importe lequel– ils ont extrait un ovocyte –un ovule–, ils lui ont pris toute l’information génétique préalable et lui ont inséré l’information créée au laboratoire, à savoir: la cellule transgénique.

 

Mutto le dira à sa manière:  

 

―Nous avons laissé la cuisine intacte, mais sans le livre de recettes. Et là, à l’intérieur de l’ovocyte vide, nous avons inséré le « livre » que nous avions fait en laboratoire : notre cellule modifiée. Ensuite, à cet ovocyte, qui avait été déjà assez malmené, nous devions faire croire qu’il avait été fécondé. “Je ne sais pas comment, mais on t’a eu : tu es un embryon, ovocyte. Commence à te diviser”. C’est ça que nous devions faire. Et nous l’avons fait de façon chimique. Nous avons donc reproduit tout ce qui arrive lorsqu’un spermatozoïde entre dans un ovule : libération de calcium, blocage de la polyspermie –ce qui évite l’entrée de plusieurs spermatozoïdes dans l’ovule–, et enfin nous avons activé certains gènes susceptibles de faire croire à l’ovocyte qu’il était un embryon pour qu’il commence à se diviser. 

 

Et il l’a cru. Après toutes ces drogues, l’ovocyte a passé sept jours en culture embryonnaire –à l’intérieur d’un réceptacle ayant toutes les caractéristiques d’un utérus– au cours desquels les cellules se sont multipliées jusqu’à devenir un embryon. Arrivé à ce point, l’embryon ainsi obtenu a été transféré à une vache réceptrice. Et la gestation s’est poursuivie. Toute cette dernière étape –celle de l’ovocyte et de la gestation– a été réalisée au laboratoire de biotechnique reproductive de l’INTA de Balcarce. L’endroit où maintenant, seule et parfaite, Rosita broute l’herbe comme une vache quelconque.

 

―De toute façon –dit Germán Kaiser, pour conclure, tandis qu’il regarde Rosita– toute cette histoire des gènes n’a rien à voir avec ce qu’elle peut être casse-pieds, cette vache !

***

Dans le froid d’une rayonnante matinée, à l’aube, Nicolás Mucci arrive à l’INTA. Il rentre rapidement dans son bureau qui est aussi celui de Kaiser. Dehors, les nuages semblent s’écraser sur les rebords sombres des coteaux. Et à l’intérieur, la lumière est puissante –plate- qui éclaire tout : des étagères, des archives, des photos de famille (Kaiser, Mucci et Mutto ont une vie en dehors de la vache) et une plante de celles qui survivent avec peu de soin. Mucci s’assoit au milieu de ces choses, prépare un maté et allume l’ordinateur. Au fond de l’écran apparaît un embryon de deux millimètres : c’est son fils. Comme il a son propre appareil d’échographie, tous les quatre jours, Mucci jette un coup d’œil à l’intérieur de sa femme. 

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―Et Kaiser? –Mucci s’aperçoit que Kaiser n’est pas là, et appelle le laboratoire–. Laboratoire? Le docteur Kaiser est là? J’ai besoin de parler à un esprit brillant.

 

Il raccroche ensuite. Il rit. Cherche dans son ordinateur, et trouve –et montre–, les embryons d’où la vache est issue. L’image pour un profane est à peine une dispersion de cercles aqueux. L’un d’entre eux –on ne sait pas lequel– renferme le fœtus de Rosita: une vache artificielle.

 

― Comment vous allez faire pour faire oublier l’idée de “vache Frankenstein”?  

 

―Voyons –dit Kaiser qui vient d’arriver et de s’asseoir, avec le sac du club entre les jambes–. Oui : nous avons inséré un vecteur, des gènes d’une espèce dans une autre espèce…Mais des gènes “étrangers” nous en mangeons tous les jours. Tu manges un bifteck et tu manges des gènes de vache, est-ce que cela te fait du mal? Quand tu as pris le lait de ta mère, tu as eu mal? Ceci n’est pas différent de ce qui existe dans la nature. Si tu me dis qu’insérer des gènes d’une espèce dans une autre n’est pas naturel, nous pouvons en discuter… Mais ce qui est certain c’est qu’il y a en permanence des insertions d’ADN de virus, nous avons des insertions virales dans tout notre corps. Ce que nous avons fait c’est de créer un vecteur qui insère deux virus dans une même procédure. Rien de plus.

 

―Est-ce que cela a un retentissement international? Est-ce une première pour la science?

 

―Ce que nous disons –précise Kaiser– c’est qu’il s’agit d’une plate-forme. Ce qui est nouveau c’est de “savoir le faire”. De la même manière qu’il a été possible de lui insérer ces deux protéines, à l’avenir, il sera possible d’en insérer d’autres. Nous avons présenté une demande de brevet du processus, celui d’avoir créé une vache bitransgénique. Mais cela n’a pas grande importance, disons : maintenant on sait simplement que ceci existe aussi.  

 

―Ne sois pas si modeste, Kaiser –dit Mucci–. La vache est dans Wikipédia.

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Et c’est vrai. La vache est dans Wikipédia –dans la catégorie “clone”– et elle a été aussi mentionnée dans d’innombrables médias. Lorsque l’annonce de la Présidente a été connue, les téléphones sonnaient tellement que Kaiser, Mutto et Mucci semblaient des employés d’un call center. Ils ont eu des coup de fils d’Espagne, du Royaume-Uni, du Washington Post, du New York Times, de Discovery Channel et de tous les journaux et revues locaux et nationaux, des radios, des associations et des publications chrétiennes qui manifestaient leur rejet de façon assez explicite : une fois, à Mar del Plata, Germán Kaiser a été interpellé par une femme de la « Ligue des Mères de Lait » qui prenant ses seins dans sa main criait “Du lait humanisé??? Ceux-ci!!!!”.

 

Mais rien n’a été vraiment grave. Avec les articles de la presse il y a eu aussi les prix : les chercheurs ont eu –entre autres– le prix du CITA (Centre International de Technologie Agricole), « Innovar 2011 »,dans la catégorie “Recherche appliquée”, et le prix « La Nación Banco Galicia » de l’excellence agricole. De plus, le Conseil municipal a déclaré le projet “d’intérêt législatif ” et toutes les écoles de la zone ont invité Mucci et Kaiser à leur parler de la vache. Lors de ces visites –et de tous les autres événements– les scientifiques apportaient une affiche gigantesque de la vache grandeur nature, qui se trouve actuellement dans la maison de Rosita.

Car Rosita –la vache réelle– ne peut aller nulle part et ne peut recevoir non plus des visites. Son monde commence et termine dans cette maison qui maintenant, au loin, dans la froide matinée de Balcarce, semble condamnée au vide existentiel. Nous traversons les champs –les terres sombres– pour revoir la vache. Je touche mon bras: il me fait encore mal. Le soleil vient de se lever et souffle un vent glacial et Rosita est là –on la voit– dans sa propre Sibérie, mangeant dans la main de Carlos Lobato. 

 

―Carlos est le « dompteur » –dit Mucci–. C’est le seul qui sait la gérer.

 

Carlos a soixante-treize ans, porte des vêtements couleur kaki et des lunettes. Tous les jours –y compris les week-ends– il arrive à sept heures du matin, déconnecte le système de sécurité, donne à manger à la vache, il la trait et nettoie. Il est jusqu’à maintenant ce qui ressemble le plus à un ami pour Rosita. Et il vient de se fâcher.  

 

―Assez –crie Carlos–. ASSEZ!

 

Rosita le regarde. Quelques minutes avant, la vache était insupportable : c’est hormonal. Mais le cri a eu son effet. Rosita et Carlos se regardent maintenant et Rosita baisse ensuite la tête.  

 

―Elle semble comprendre –dit en souriant Carlos–. Mais bon, c’est une vache. Humanisée, maternisée, tout ce que tu voudras : mais il reste qu’elle a l’entendement d’une vache.

 

―Elle est bête comme une vache –dis-je.  

 

―Non… pauvre petit animal. Ce qui arrive c’est que les animaux ont aussi leur manière de passer la journée. Et la pauvre est ici avec moi et … si je suis accroupi en train de faire quelque chose, elle est capable de venir et de me donner un coup de tête. Ou les week-ends où il y a peu de monde et elle s’ennuie, elle jette des choses en l’air…  

 

―Avec ce caractère, elle restera toute seule –j’ose dire. Je lui en veux toujours.  

 

―Seule non, je serai toujours là –dit Carlos.  

 

―De plus, elle est une vache. Son destin est celui-là ou finir au barbecue. Demande-lui ce qu’elle préfère –dit Mucci.

 

Mais je ne vais rien lui demander.  

 

De peur qu’elle ne réponde.

 

Traduction non officielle/ Traducción no oficial. Traduit par le département de traductions de l’Ambassade Argentine en France.

 


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