La marche contre les féminicides en Argentine a renforcé le pouvoir d’agir des organisateurs, des participants et des femmes, et a réussi à mettre en question l’inégalité quotidienne. En enlevant tout caractère naturel au machisme, cette manifestation l’a affaibli dans son emprise et dans son statut institutionnel, affirment Lucila Schonfeld et Alejandro Grimson, qui ont participé à la marche et qui analysent les conséquences. La campagne #NiUnaMenos, qui a mobilisé le 3 juin des centaines de milliers de personnes dans tout le pays, a mis en lumière des données, des statistiques, des noms de victimes et de victimaires, des histoires, des actions, des inactions, des complicités, et l’indifférence. Elle a indiscutablement imposé l’idée qu’on ne tue pas par amour : un fémicide est un meurtre.

Par: Lucila Schonfeld et Alejandro Grimson

 

Images: Melisa Scarcella et Catalina Bartolomé

 

La dimension du rassemblement se sentait déjà sur les réseaux. Avant la marche, le hashtag avait été répliqué 185.000 fois. Mais on ne sait jamais ce que peut représenter cette sensation au-delà du “petit cercle autour” que sont les chroniqueurs. Plus nous nous rapprochions, plus la certitude était grande.  Ce n’était pas que notre petit cercle.

 

Le rassemblement a été massif.

 

—Il y a environ une heure, ils ont commencé à passer en grands groupes -, dit la femme qui tient le kiosque à l’angle des rues Riobamba et Sarmiento, vers 16h45. Ça présente bien.

 

Beaucoup ont pensé que le rendez-vous était trop tôt, si on pense à la tradition des marches dans la ville de Buenos Aires. Qui peut être là, à l’heure, après le travail, à cinq heures de l’après-midi, devant le Congrès ?

 

L’enthousiasme des plus de deux cent mille âmes qui ont comblé la place, en vue de faire partie de cette “journée transcendantale”, a dépassé toutes les prévisions.

 

 

Beaucoup de personnes circulaient sur l’Avenue Callao, peu de drapeaux, beaucoup de panneaux faits à la maison, des T-shirts spécialement préparés pour cette journée, montrant la photo d’une femme, morte ? victime de traite ?, des vendeurs de pin’s #NiUnaMenos (Pas une de moins), des groupes de femmes de différentes générations, des adolescentes, des femmes et des hommes ayant dépassé la soixantaine. Cette multitude complètement hétérogène avait le même objectif: ils voulaient atteindre la place devant le Congrès (beaucoup n’ont pas pu, l’endroit était comble et débordait sur toutes les rues autour). Pour y accéder, il fallait jouer un peu des coudes, comme dans tout rassemblement de masse. Tous collés les uns contre les autres, se laissant porter par le mouvement, supportant avec délicatesse et patience que les autres nous marchent sur les pieds. C’était un rassemblement contre la violence.

 

—Tu ne peux pas rentrer par la force dans cette marche, surtout si t’es un homme- a dit quelqu’un.

 

Si la consigne qui a réuni cette multitude était d’affronter la violence contre les femmes et dire « ça suffit » au machisme, ce qui a défini cette marche du 3 juin a été l’hétérogénéité. Une majorité de femmes, mais une très importante participation d’hommes également, de tous les âges.

 

Près de la scène, sur les grilles qui entourent une partie de la place, au plus proche du Congrès, le mouvement « La Poderosa » (La Puissante) avait collé des affiches. Là, se tenant aux grilles des deux mains, un homme en costume gris, d’environ 70 ans, semblait attendre. C’était peut-être lui, le plus triste visage de l’après-midi. Son épouse était à ses côtés, attentive aussi à ce qui se passait sur scène. Il n’avait pas de pancarte, mais cela ne fait aucun doute, quelqu’un lui manquait. Sur le revers de la veste, il portait une petite broche avec une photo. Devant tant de douleur, les chroniqueurs n’ont pas souhaité forcer son intimité.

 

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Ils sont nombreux, très nombreux ceux qui sont venus et qui ne veulent pas « une de moins », qui ne veulent plus de violence contre les femmes. Mais ils sont très nombreux aussi ceux qui ont amené leur propre histoire, leur propre tristesse, la photo d’une sœur, d’une fille, d’une mère… Beaucoup de femmes étaient là avec leur propre corps victime de violence, pour se sentir peut-être moins seules. Pour voir et entendre toutes ces autres femmes qui souffrent aussi quotidiennement de la violence qui leur enlève le sourire, qui les prive de voir leurs propres enfants car le père est violent et plus puissant ou influant sur un système judiciaire misogyne. Elles sont très nombreuses celles qui te disent avec le regard “moi aussi je suis victime” et qui semblent vouloir dire “et je n’ai pas encore le courage de le crier”. Elles sont venues nombreuses avec leur propre corps pour interpeler les autres, prouver jusqu’à quel point on peut faire chanceler les stéréotypes.

 

Et la majorité n’était pas celle des quartiers desservis par le métro. Une grande partie de la place a été occupée par des gens venant de loin, venant de Moreno, de Lanús, de La Matanza, de Berazategui, de San Miguel et d’autres localités de la première et seconde couronnes de la banlieue.

 

Les visages présents sont nombreux et divers, plus blancs, plus bruns, des visages durs et endurcis, exprimant la douleur, avec les rides de la mémoire, des visages ayant subi la violence, des visages protecteurs. Des visages portant le sourire de la première marche, d’autres portant celui de toutes les marches. Des gorges qui crient pour la première fois, ceux qui arrivent aphones, des voix heureuses, des visages fiers. Toutes sortes de vêtements, tous les corps. Beaucoup de jeunes et d’adultes s’exprimant à travers une pancarte faite à la maison: une phrase, un visage, une plainte, une date, un assassinat, une culture criminelle, un meurtrier en fuite.

 

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On voyait ici et là des corps réunis, guidés –pour ne pas se perdre- par un référent du quartier, du bidonville, d’une association, d’un parti, d’un groupe syndical, d’un centre d’étudiants, d’un collectif d’artistes.

 

Sur la scène, on lisait un document avec des définitions et des réclamations ainsi qu’une interpellation lancée à tous les acteurs institutionnels, politiques et médiatiques. La multitude appuyait avec sa présence, en attendant que chacun des acteurs prenne en charge la partie qui lui correspond. L’applaudimètre est monté très haut à certains moments, et les artistes ont dû arrêter la lecture pour la reprendre ensuite.

 

Chacun, chaque groupe, a ses propres récits et sa façon de mettre en cause la culture machiste. Trois adolescentes de la commission de genre d’un collège public de Buenos Aires pointent le modèle du “macho” et de la “princesse” : un garçon qui couche avec vingt filles est un champion ; si c’est une fille, on dit “c’est une fille facile”. Une jeune venant de la Province de Misiones dit à sa copine « il y a quelques années, si on te frappait, c’était de ta faute ». Une autre dit que si la femme d’un policier est frappée, quand elle va au commissariat porter plainte, c’est un autre agresseur qui l’accueille. Patricia est venue au Congrès avec vingt autres femmes : elle coordonne un groupe dans la localité de Moreno, où elles font un travail de terrain et dans les écoles. Andrea est victime d’abus judiciaire pour avoir porté plainte contre un agresseur puissant : leurs enfants ont été condamnés à vivre avec leur agresseur et interdits de contact avec leur mère. Une “justice” misogyne avec des stratégies pour contraindre les femmes au silence. On voit passer un groupe de « cartoneras » (recycleurs de fortune), organisées, aux côtés d’un ancien de la police qui accompagne sa femme et ses filles dans la marche de protestation. Une jeune femme demande la légalisation de l’avortement, comme d’autres milliers de femmes ; une immigrée d’un pays voisin réclame qu’on ne culpabilise pas les victimes, une dirigeante de la Jeunesse Péroniste dit « la violence de genre n’a pas d’idéologie politique », des adolescentes de Villa Celina disent que la violence commence par l’abus dans les mots…

 

Si on voulait voir de la diversité, il fallait venir au Congrès le 3 juin dernier. Tous sont venus pour la même chose et chacun avec ses propres raisons.

 

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Les participants avec qui nous avons échangé voudraient tous que tout soit déjà résolu demain. Obtenir des budgets, des données officielles, que la Justice change, que les hommes changent, que la discrimination cesse. Mais ils savent que ce sera une longue lutte. Ils sont préparés et évoquent de la nécessité de « renforcer leur pouvoir ». Et s’il y a bien quelque chose d’évident, c’est que ce rassemblement a « renforcé leur pouvoir ». Celui des organisateurs, celui des participants, celui des femmes. En enlevant tout caractère naturel au machisme, cette manifestation l’a affaibli dans ses propres réseaux et dans sa propre institutionalité.

 

A six heures de l’après-midi passées, alors que c’était déjà impossible d’accéder à la Place des Deux Congrès, entre l’Avenue Callao et la rue Paraná, alors que les manifestants continuaient d’arriver par l’Avenue de Mayo jusqu’à l’Avenue 9 de Julio et on ne pouvait plus avancer sur les rues autour, se terminait la lecture du document et les adhésions.

 

Les organisatrices invitaient à se disperser dans le calme et le respect. Cependant, peu de gens ont engagé le retour. La grande majorité est restée pour faire entendre des réclamations, et en célébrant. Différents types de musique, ici et là, des gens qui chantaient, beaucoup d’applaudissements. On respirait un peu partout un air de carnaval. Face à la violence, on peut réclamer, mais aussi faire la fête. Les mêmes visages graves qui voulaient plus tôt se rapprocher de la place ou ne pas perdre de vue les camarades ou les membres de la famille avec qui ils étaient venus, devenaient de plus en plus souriants. A cause du succès, à cause des rencontres, à cause de la musique. Tout cela au milieu de la fumée des vendeurs ambulants de grillades de toutes sortes, de  vendeurs de sandwichs végétariens, etc.

 

La campagne “#NiUnaMenos  (Pas une de moins) et ce rassemblement ont produit une blessure dans la culture patriarcale. « Aucun garçon ne naît macho » disait un panneau. Les corps de la multitude, ses panneaux, et les voix sur les réseaux et les médias ont produit leur effet. “Aucune femme ne naît princesse“. La campagne contre la violence a également réussi à mettre en question l’inégalité quotidienne. Elle a rendu visibles des données, des statistiques, des noms de victimes et de victimaires, des histoires, des actions et des inactions, des complicités, l’indifférence. Elle a installé de manière massive l’idée qu’on ne tue pas par amour : un fémicide est un assassinat. En politisant l’amour, elle a attaqué la violence.

 

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C’est clair que ce n’est pas la même chose de réglementer une loi sanctionnée il y a six ans et débloquer le budget nécessaire –ce qui est réalisable tout de suite- que de savoir ce qui va se passer dans les cas où le dénigrement de la femme est un business. Un business illégal comme la traite, ou clandestin, ou un business parfaitement légal comme le dénigrement médiatique des femmes. Peut-on limiter et réguler la diffusion de la culture machiste ? Que se passe-t-il si l’humiliation fait un gros score d’audimat ? Ce sera là un défi pour ceux qui sont venus au rassemblement pour mettre en évidence cette corrélation. #NiUnaMenos (Pas une de moins) a suscité une très large adhésion. Un grand nombre de ces personnes sont également téléspectateurs d’émissions qui font de la chosification de la femme leur raison d’être.

 

La lutte culturelle est ainsi faite : elle avance sur ses contradictions. Comme disait un groupe de jeunes venus de la banlieue, « nous sommes venus pour changer notre propre subjectivité ». Des langages avec des histoires très différentes entre elles se sont mélangés. Avec leurs rêves et leurs volontés, ils quittaient peu à peu la place, alors qu’arrivait avec un peu de retard un cortège d’élèves du secondaire scandant des refrains contre le système patriarcal.

 

La grande question que nous laisse le 3 juin c’est comment blesser de mort pacifiquement la violence contre les femmes. Les réponses : plus de mots, plus de justice, plus de corps, plus de lois, plus d’Etat, plus de démocratie, plus d’égalité des droits.

 

Il y a ceux qui voient ce rassemblement comme un pas de plus, parmi beaucoup d’autres, au long d’une lutte qui dure depuis des décennies. Il y a un avant et un après le 3 juin, c’est une date marquante pour les droits des femmes, qui a radicalement modifié la visibilité de cette lutte et sa légitimité publique. Un jour historique, qui restera dans les mémoires et inspirera de nouveaux changements.

 

L’Argentine est un pays étrange. Il a, sans aucun doute, ses choses compliquées. Mais le pays a aussi ceci : une mobilisation massive inédite au niveau du continent contre les fémicides et la violence de genre, qui revendique les droits à l’égalité et à la dignité pour tous les êtres humains.

 

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Un pays où tout événement est interprété à partir d’une dichotomie politique, de l’affaire du gaz poivre lors du « Clásico » entre Boca et River au scandale de la FIFA, #NiUnaMenos (Pas une de moins) a réussi à politiser l’inégalité de genre au-delà de toutes les divisions préétablies.

 

Plus rien ne sera pareil. Un arrêt aberrant de juges misogynes peut soulever un énorme mouvement sur les réseaux sociaux qui terminera par obtenir sa démission ou un procès politique. Les agresseurs et ceux qui frappent n’évoluent plus au milieu d’une société indifférente. Les stéréotypes de genre ont chancelé.

 

En pleine campagne électorale, nous avons vécu une énorme mobilisation, ni kirchnériste ni antikirchnériste. Qui réclame des droits, qui les exige, qui interpelle.

 

Quelqu’un qui a changé le XXème a dit qu’une étincelle pouvait mettre le feu à toute la plaine. C’est ce qui s’est passé le 3 juin. Tous les sexes, tous les genres, toutes les identités sexuelles, toutes les appartenances politiques et un seul désir : ça suffit !

 

*Traduction non officielle/Traducción no oficial. Traduit par le département de traductions de l’Ambassade Argentine en France/Traducido por el departamento de traducciones de la Embajada Argentina en Francia

 


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