"C’est le seuil minimum, c’est compréhensible, mais cela aurait dû suffire à n’importe quel candidat démocrate, après huit années d’Obama, pour s’imposer facilement face à Trump”, écrit Ernesto Semán. Comme nullepart ailleurs, l’élection peut mettre en place comme président quelqu’un capable d’achever l’humanité, dit le journaliste et historien argentin qui a suivi de près la campagne aux Etats-Unis. Dans cet essai, il analyse le scénario politique à partir des mécanismes de contrôle social, de l’illusion qu’ils peuvent tous être des entrepreneurs gagnants et à partir des transformations de la société nord- américaine en train de faire tomber les préjugés. Pourquoi deux candidats issus du large parapluie du néolibéralisme et, non pas d’autres plus différenciés, se disputent-ils pour la maison Blanche ?

Photo de couverture: Colleen P

Traduction: Pascale Cognet. 

 

 

Introït

 

La photo qui va être publiée sur Instagram quelques secondes avant l’apocalypse ne sera pas celle de Donald Trump. La dernière image avant lafin du monde sera celle d’une fille de dos, sortant d’un stripmall[NdT: centre commercial] pour monter dans sa Toyota Corolla sous un soleil de plomb dévastateur, les jambes pâles et maigres, le bras droit gonflé de tâches violettes et de piqures infectées, se retournant pour montrer la rondeur parfaite d’un ventre de sept mois.

 

Elle va être  profondément nord- américaine; elle va  être près des corps, loin du pouvoir qui leur donne forme. Elle va contenir en elle la semence d’une partie II, artifice qui rend plus digeste les coûts inénarrables de la partie I.

 

Nous la voyons juste avant d’écrire ces lignes  dans Once Upona Child, [NdT : boutique de vêtements d’occasion pour enfants] (ces endroits où les parents qui ont une conscience  et les parents sans ressources  nous nous croisons sans nous gêner. Nous emportons des chaussures de tap[NdT : danse] pour le cours du lundi. Atravers la vitre de la Corolla, sur le siège arrière, nous voyons un couffin décoré debabioles. Huit dollars, chez gentlyused.

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Ce jour-là, sortant d’une pneumonie avec deux points en moins dans les sondages, Hillary Clinton a réaffirmé l’idée que les nord-américains qui ont des crédits à rembourser pour les études, quelques 1.300 millions de dollars, pourront  solder une part de cette condamnation en échange de la création d’une startup. Les startupsexcitent l’imagination des riches etdes professionnels comme ceux qui entourent Clinton.Un bureau à peine dérangé, des appareils électroniques  aux bords arrondis, une salle de jeux sur le lieu detravail, des idées  qui surgissent en pratiquant le Pilate et se transforment en argent, pendant qu’ils déambulent  en bermudas et tee-shirt dans un couloir plein de couleurs, propre etsans humanité, le drone du progrès économique. Excès austère, ascension sociale sans tensions, ni grèves, ni bagarres. Les emplois qui font rêver le plus les américains sont  les startups, les banques, l’armée, les agences de renseignement. N’importe quel mauvais sociologue (ils sont nombreux au sein du pouvoir politique) peut mal interpréter ces chiffres et en déduire qu’il s’agit d’un électorat sensible aux startups, et non pas la manifestation d’une frustration face à un système de hiérarchies en permanence sur le point d’exploser. (Lorsque nous étions au PI-Parti Intransigeant, Argentine, autour de 1984- nous avons reçu une fois une proposition  des universitaires de San Juan pour imprimer un poster qui disait″ plus de budget, plus de bibliothèques″ et nous avons pensé : ″ si faire de la politique signifiait voir que les étudiants veulent davantage de bibliothèques et proposer qu’il y ait plus de bibliothèques, alors ce serait ultra simple″. Et nous n’étions pas encore diplômés !) Ni les milliers de personnes qui cherchent en ce moment leur Corolla sur un parking, ni les 42 millions d’endettés, ceux qui hésitent encore à aller voter, les déçus d’Obama, ceux qui sont furieux  contre Clinton, ceux qui ont trouvé une autre voixqui les représentera, aucun ne vote pour une startup le 8 novembre.

 

Le projet,c’est le bébé de Sheryl Sandberg, cadre de Facebook et de Google, ex chef de cabinet de Larry Summers au Secrétariat du Trésor. Millionnaire et pleine de succès, philanthropique et avec beaucoup de relations, moderne dans tous les sens du terme. Notre anti-Trump.

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Le jour suivant – que dis-je,  même pas 24 heures après- Clinton a lancé à Philadelphie la campagne pour inscrire plus de jeunes pour l’élection du 8 novembre avec un éloge des millennials, [NdT :génération du millénaire née entre les années 1980 et 2000],″ la entrepreneurial generation″   la plus ouverte et la plus diverse de l’histoire de notre pays″. L’élite du Parti Démocrate vient de  sauver la mise dans une élection interne dans laquelle les millennials ont massivement voté pour un candidat socialiste, un des évènements les plus exotiques de l’histoire de ce pays regorgeant de Coca Cola et qui dispose de dix -sept marques de mayonnaise  dans chaque rayon. S’il y a quelque chose qu’ils ne sont pas,  c’est  bien entrepreneurial ; s’ils demandent quelque chose, ce n’est surtout pas  une startup.

 

La romance des Etats-Unis avec les entrepreneurials, avec les entrepreneurs, avec  l’idée d’un ordre social et le changement  qu’on en attend, n’est pas une invention de Sandberg. Deux ans après la création même de ce pays, Thomas Jefferson imaginait que la meilleure façon d’éradiquer  l’esclavage sans faire de vagues et d’adapter l’économie aux principes  égalitaires de la révolution, était l’expansion progressive de petites fermes et unités productives autosuffisantes et avec des formes limitées de commerce local.Bien évidemment cela s’est passé avant qu’il ne vît, avec stupéfaction à Paris, la chute violente de l’ancien régime et les esclaves de St Dominguemettre  fin au système qui les avait opprimés pendant deux siècles, rendre une infime part des tortures, viols et exécutions qu’ils avaient endurés, fonder la première république noire en Amérique et montrer aux esclaves de Virginie qu’en vérité la violence extrême et l’action immédiate étaient des instruments de changement aussi efficaces que les startups du dix -huitième siècle dont rêvait Jefferson. Avec les entrepreneurials vers un horizon chaque fois plus éloigné, le Jeffersonmature n’a jamais recommencé à écrire une seule fois sur l’abolition et il a monté une formidable coalition sociale et politique qui non seulement n’a pas mis fin à l’esclavage mais l’a multiplié lors des décennies suivantes au point qu’il devienne le moteur de l’expansion géographique vers le sud et l’ouest et sur la base d’un déploiement économique plus spectaculaire que l’on n’avait jamais vu depuis l’empire romain.

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Clinton est la dernière sur une  très longue liste de leaders noyés dans leur tentative de réussir une démocratie sans conflit, un changement au rythme calme des startups  et des petits fermiers.Représenter les transformations de la société nord- américaine des dernières décennies sans en altérer les  principes fondateurs, la primauté de la liberté individuelle sur l’action collective et celle des  droits de propriété sur ceux de l’économie morale, c’est ce qui ressemble le plus à la recherche de la quadrature du cercle. Ce qui se définit le 8 novembre,c’est la tension entre cet effort improbableet la réaction musclée de ceux qui voient dans ces transformations modestes une menace à leurs intérêts matériels et symboliques.C’est-à-dire, une menace à l’existence même des Etats-Unis.

 

L’élection

 

Depuis que la campagne a démarré pour les primairesà la fin de l’année dernière,la particularitéde cette élection a été une réaction massive contre une série de processus convergents, mais différents entre eux, quiconfirment  chez la  majorité des nord-américains, la perception (assez  bien fondée) quedes forces au-delà de leur contrôle ont jeté l’opprobre sur leur vie et fait de leur avenir un horizon pire que celui de leurs prédécesseurs. Les quatre démons qui nous mènent par le bout du nez droit au8 novembre sont les transformations démographiques des Etats-Unis au cours des cinquante dernières années ; la forte polarisation économique associée à la disparition  de la mobilité sociale montante ; la capture de l’espace public par des forces éloignées du contrôle citoyen et l’inanité conséquente de la politique démocratique et de ses institutions ; et l’impact domestique de l’intégration économique des Etats-Unis au reste de la planète .

 

Avec les ressources ancestrales que ce pays consacre pour contenir tout ce qui pourrait être à l’origine de tensions dans la démocratie, à ses méthodes et croyances, c’est un miracle que des millions de personnes puissent chercher dans l’élection un moyen de récupérer un peu de pouvoir sur le cours de leurs vies. Citizen United v. FEC, la décision de la Cour Suprême de 2010 qui autorise les corporations à financer de façon illimitée les candidats ou propositions par le biais des SuperPACs [NdT : “comité d’action politique” (political action committee)qui sert d’intermédiaire entre les donateurs et les bénéficiaires de leurs dons. Pour être en règle avec la loi américaine et les règles du financement électoral, les entreprises, les syndicats, les groupes d’intérêts ou les particuliers qui souhaitent soutenir un candidat en lice pour un poste fédéral (la Maison-Blanche, par exemple) doivent passer par un PAC pour verser leur contribution] allait garantir un contrôle encore plus important du processus politique par les élites.Cependant lors de la première campagne post-Obama à l’ombre de  Citizen Unitedv.FEC, le fait le plus marquant est l’irruption explosive de  Trump et Bernie Sanders, les deux candidats qui n’ont pas reçu le soutien des SuperPACs et dont les 25 millions de votes ont signifié, de façon opposée, une réaction à l’abus de pouvoir des élites partisanes.Powerlessnesscanbe a powerfulforce.

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Mais en appliquant un peu du syncrétisme des athées  nous pourrons voir ce miracle plus éloigné du salut et plus proche du diable.Le court  voyage du rêve au cauchemar  s’est fait par trois chemins simultanés grâce auxquels la politiquea traité cette  colère :l’exclusion d’une bonne partie de la citoyenneté du processus électoral (finalement ce qui est en train de se passer n’est qu’un miracle, pas une révolution) ; l’efficacité du Parti Démocrate à contrôler et  vaincre la première option socialiste dans l’histoire des Etats-Unis avec de réelles chances d’arriver au pouvoir ; et la capacité de Trump àse servir de quelques-uns des refrainstraditionnels du Parti Républicain et les utiliser d’abord contre l’élite du  parti lui-même puis comme projet pour le pays.

 

Avecdes  options radicalement différentes, Clinton et Trump, se bagarrent avec le néolibéralisme  duquel ils émergent et avec la tension que celui-ci alimente,d’un côté entre la libéralisation des rapports sociaux et du marché et de l’autre côté, le renforcement des hiérarchies qui maintiennent cette société debout. D’abord appliquée au Chili, l’idée  de démonter les mécanismes qui régulent les rapports économiques et dedétruire les formes d’action collective qui limitent le déploiement de la liberté économique, fait du citoyen une personne  chaque fois plus libre et plus impuissante en même temps. Aux Etats-Unis, l’individu comme projet est un idéalisme qui porte en lui le germe de sa propre destruction. Barack Obama achève  huit ans de pouvoir avec un degré de reconnaissance élevé, mais le Parti Démocrate aborde l’élection avec timidité, annonçant dans son discours, avec ses silences  et  les têtes qui accompagnent Clinton,l’auto limitation de son propre pouvoir.Il montre,avec une touche d’obscénité, les limites pourconstruire, à partir de sa composition diverse et plurielle,et de la secousse provoquée par l’arrivée d’Obama au pouvoir, le moteur permettant de réussir des changements radicaux dans l’exclusion économique, la marginalisation politique et la répression étatique.

 

En vérité, la raison pour laquelle Clinton ne parvient pas à formaliser ses objectifs politiques de manière attractive, c’est parce qu’en grande partie elle en manque. Il est très difficile de mobiliser les gens  autour de l’idée qu’en réalité ils ne peuvent opérer de grands changements dans leurs vies et qu’ils doivent être réalistes. Au moins, le Parti Républicain a la décence de mentir avec la plus grande effronterie sur tout ce qu’il améliorera une fois que les riches arrêteront de payer des impôts.Et Trump peut le faire avec cette impudence parce que derrière ce mensonge prononcé, ses électeurs entendent une vérité bien plus profonde : la légitimité des riches pour imposer leurs intérêts aux autres n’est qu’une infime partie d’un système de hiérarchies plus vaste dans lequel, même si tous les électeurs de Trump continuaient à être des laissés pour compte,les blancs en général et les hommes blancs en particulier profiteront à nouveau de la liberté négative de savoir que leur position relative sera toujours meilleure que celle des minorités qu’on laisse derrière.

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Clinton tente d’augmenter la quantité d’électeurs noirs,d’hispanos et de femmes à qui elle donne plus d’explications que d’espoirs. Trump ressuscite le racisme comme un projet de massesà partir duquel on doit considérer l’ordre social dans sa globalité. Plutôt avec raison, l’élection se présente  ainsi comme une lutte de l’homme blanc contre le reste du monde.  Mais ce n’est qu’une partie  de la  réponse à ce qui se joue en novembre. C’est le début d’une interrogation sur la façon dont se construisent les identités politiques dans un paysage d’inégalité.

 

Trump

 

Pour des analystes, des intellectuels et des dirigeants politiques pris par surprise, la candidature de Trump s’explique comme la sécrétion d’un racisme latent aux Etats-Unis, épousé de façon irrationnelle par la classe travailleuse blanche comme réaction à ses  pénuries économiques. Voici quelques observations à ce sujet.

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La première, c’est qu’il y a deux hypothèses  de base discutables  à cette description. Une hypothèse implicite c’est que l’adhésion irrationnelle aux idées d’un showman contraste avec la sympathie bien réfléchie d’une politicienne professionnelle, comme si le soutien au groupe de banquiers, CEOs, financiers et militaires qui entourent Clinton pour qu’ilsinversent  l’inégalité des chances dont leur profession respective  fait la promotion, était un acte de rationalité cartésienne.L’autre hypothèse, explicite, c’est que les privations  économiques conduisent les travailleurs et les inactifs qui n’ont pas une préparation suffisante, à  se mettre sous la bannière des politiques extrêmes. On imagine  les fanatiques de Trump dans un sous-sol obscur, pauvres et sales en train d’astiquer une arme toute la journée, de vomir  de la bile par les yeux, et les citoyens démocrates en train de se décider à soutenir Clinton après une discussion tranquille autour de la meilleure manière de contribuer au bien commun. Nous accompagnerons les théories de la modernisation jusqu’à leur tombe, et nous entrerons avec elles comme si elles bénéficiaient d’une bonne santé.

 

L’évidence suggère, au contraire, que Trump a toutes les caractéristiques   d’un phénomène imposé brusquement du haut vers le bas : Il démarre avec le rôle du Tea Party pour canaliser depuis 2009 le financement venant pour une partie d’un groupe infime de corporations jusqu’à celui émanant du carnet d’adresse radicalement conservateur à l’intérieur et en dehors du Parti Républicain.Ilcontinue avec le soutien obtenu lors des primaires de cette année dans la classe moyenne blanche favorisée.A propos du manque de bon sens des travailleurs devant les difficultés matérielles, le revenu par famille pour la moyenne des électeurs de Trump aux primaires est d’environ 72000 dollars, une somme  qui  devrait leur permettre d’envisager avec froideur et aisance l’avenir du monde, et une moyenne plus haute que celle du pays (56.000), celui des  électeurs démocrates (61.000) et celui des blancs  en général (62.000).  Et il arrive tout juste maintenant à élargir sa base de soutien  chez les travailleurs, après une primaire dans laquelle la participation des électeurs à faibles revenus a été même moins importante qu’en 2012.

 

La deuxième observation  sur  les fantaisies dystopiques au sujet  des électeurs de Trump prend en compte  le processus démocratique aux Etats-Unis comme un espace public transparent et sans oppression.  Des gens importants, qui compatissent avec l’assujettissement dont souffrent les chômeurs de Tucumán et les paysans du Honduras, mais qui tournent leur regard vers ici et s’effraient du fait  qu’″un pays qui a élu Obama puisse élire Trump″  Comme si les électeurs  choisissaient librement entre un menu infini de possibilités et non pas dans un univers de restrictions  et pris en tenailles entre les menaces réelles et imaginaires que l’état distribue chaque matin comme  du clonazepan [NdT : médicament,anxiolytique, sédatif]  avant, pendant et après Obama. Ce sont les Etats-Unis ! Ici, on a inventé le contrôle social avant le pays lui-même. Ou encore on l’a perfectionné. Ou on l’a nourri avec un arsenal technique inédit, ou peu importe. Mais attribuer aux citoyens nord- américains l’autonomie qu’ils n’ont pas, est un premier pas pour ne pas comprendre la liberté qu’ils cherchent.

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La troisième observation est que ces analyses  conçoivent ces élections comme une photo fixe détachée de toute réalité temporelle et supposent que les électeurs écoutent les fanfaronnades de Trump avec des écouteurs  qui les coupent de tout contexte  qui pourrait donner du sens à ses mots. Le despotisme misogyne du candidat républicain est terrifiant, mais il parvient aux oreilles  de ceux qui ont entendu le ton célébratoire du slogan phallocrate et expéditif  “we came, wesaw, hedied”  avec lequel  Hillary Clinton a justifié l’invasion en Lybie et le renversement de Kadhafi. Ceux qui sont favorables à l’idée démentielle de construire un mur (un de plus) à la frontière avec le Mexique, financent depuis une décennie avec leurs impôts la plus forte hausse de déportations d’immigrants latino- américains dans l’histoire des Etats-Unis.

 

Le flirt de Trump avec l’idée d’interdire l’immigration des musulmans est de fait une atrocité, mais ceux qui l’écoutent depuis des années soutiennent un déploiement militaire dont les excès passés  et présents sont légitimés par l’intérêt national  et  la cible en est presque exclusivement la population musulmane au Moyen Orient. Il ne vient à l’idée de personne qu’un drone puisse faire sauter  une douzaine de civils et d’enfants qui participent à  un mariage évangélique en Virginie, mais au Yémen, c’est devenu une habitude. Obama construit, dans tout cela, les limites de sa propre tragédie. Il a été incapable de représenter de par ses origines  et les suspicions que celles-ci provoquent et avec la professionnalisation du discours de l’exception nationale, la défense face aux menaces permanentes que l’Etat agite  avec méthode et face auxquelles Trump s’exprime sans ambivalence.

 

La quatrième observation, est  peut-être la plus importante: l’emphase avec laquelle on considère  le racisme comme  l’ethos d’une culture nationale  plus phénoménologique que constitué historiquement. Les esclaves amenés d’Afrique après 1619 avaient moins de droits de circulation, de chances de recouvrer leur liberté et d’accéder plus tard à la propriété que les serviteurs amenés à la même époque  d’Europe.La différenciation est devenue explicite  dans  la législation de Virginie à partir de 1662, plus d’un siècle  avant qu’on ne crée les Etats-Unis. A partir de là et jusqu’à l’assassinat de dernière heure d’un noir par les forces de sécurité, le pays a vécu sur la base d’un puissant système d’incitations qui permet que les  blancs de toutes classes sociales confondues, mais surtout ceux qui composent la force de travail, considèrent qu’un groupe grossièrement différencié comme noir  est  inférieur et, surtout, amoins de droits et libertés.

 

Ces encouragements ne sont pas des appels métaphysiques à l’inconscient collectif forgé par des démagogues opportunistes.Ils sont le fruit d’un travail systématique de juges, propriétaires, intellectuels, banquiers et politiques qui pendant des siècles ont conçu des législations criminelles, des systèmes électoraux, des politiques urbaines, des régimes de travail, des systèmes financiers, des récits nationaux et des forces de sécurité qui confirment  cette croyance.Les encouragements à croire en l’existence de races et l’appartenanceà la race blanche ne sont pas non plus des abstractions, ils se mesurentnon seulement avec la possibilité d’être libres ou esclaves, mais aussi avec les possibilités actuelles de recevoir une éducation ou un travail, avec le niveau de salaire, le taux d’intérêt, l’expectative de vie, le régime, la chance de se faire descendre par la police.

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Dans la toute-puissance  de son discourset la transparence de ses mensonges, Trump capte mieux que ses prédécesseurs  et concurrents l’essence du rêve américain. L’exaltation de celui-ci comme système suggère que les travailleurs américains sacrifient volontairement leur vie et celle de leurs enfants,  celle de leurs petits enfants  pour ensuite avoir, après beaucoup de temps et plus d’effort, une portion congrue de ce que d’autres ont amassé dans la société de façon permanente  et sans autant de sacrifice.La complainte de la lente  mobilité sociale montante, et encore  réelle, attribue aux travailleurs une prédisposition à négocier leur bien -être au nom du bien commun. Ce que je vois  chaque jour est quelque chose de différent. C’est ce que je peux retrouver à nouveau dans la vie de Chip,que Borja décrit  dans le livre original de Javier Auyero sur les travailleurs d’Austinpour qui la journée passée à réparer des photocopieurs dans la ville est  une succession de pénuries dans lesquelles la précarité  du travail  est une cause de  détérioration physique et la qualité du système de santé retarde  des décisions qui  pourraient améliorer la situation précaire  à partir de laquelle s’enclenche le système. De là l’avancée morose, zigzagante et l’enlisement ne sont pas un projet mais l’aboutissement de millions de déroutes quotidiennes, de résignations capillaires que chaque travailleur  de son côté vit quotidiennement face à des forces supérieures lorsque disparaît la solution de l’action collective et les régulations de l’Etat des relations  entre ces forces inégales.Trump nous  montre à tous le cauchemar véritable du rêve américain : celui des travailleurs blancs tiraillés entre l‘appartenance à un groupe qui perpétue ses sacrifices en réduisant ses bénéfices et la menace permanente d’un abîme encore plus grand.

 

Pour le travailleur blanc pauvre, la liberté négative, la liberté de  ne pas être noir, le consensus sur l’existence d’une race avec moins de droits, est une question de survie. Le racisme que Trump  incarne avec peu d’inhibitions est le retour à une série de certitudes  qui n’ont jamais disparu : l’inhibition  de la lutte de classe  une fois que les blancs de tout acabit trouvent le bénéfice commun à ne pas être autre chose ; la menace perpétuelle de l’enfer qui se pointe un échelonplus bas ; la naturalisation de la subordination qui habilite la production d’autres hiérarchies  de classe, de genre, de langue et de nationalité pour qu’un monde changeant devienne quelque chose de plus prévisible.

 

Clinton

 

Avant que ne s’achèvent les primaires, Daniel Fridman racontait dans ces mêmes pages  pourquoi les candidats allaient être Trump et Clinton.L’observation était simple : l’élite Démocrate avait su faire ses devoirs, en réunissant ses ressources économiques et politiques derrière une seule candidate afin de maintenir le contrôle sur l’avenir du parti. La direction républicaine, au contraire, a imaginé que les choses allaient se régler toutes seules, elle a proposé à Trump un terrain dispersé, avec des ressources éparpillées et des candidats de bas niveau contre qui l’apprenti n’a cessé de se renforcer  jusqu’à ce qu’il soit trop tard pour l’arrêter.

 

Le résultat est paradoxal et les conséquences d’un impact assez large (à long terme). Alors que Clinton s’est révélée efficiente pour limiter  les effets de la pratique démocratique interne et pour consolider le statu quo  partisan  comme quelque chose à l’abri de la lutte politique, Trump  émerge de la primaire comme l’expression de l’imprévisibilité intrinsèque à la logique démocratique, qui place le pouvoir au niveau de ce qui est contingent à la concurrence politique.

 

C’est Clinton, aujourd’hui, qui va en payer le prixfort. La capacité de faire taire Sanders résulte aussi de la difficulté structurelle d’intégrer les demandes que sa candidature a suscitées  au cœur du parti lui-même. Cette difficulté ne s’exprime pas seulement dans la façon d’ajouter  les propositions du programme de Sanders, ce qui en soi interpelle. : Clinton n’a pas été capable de reprendre une seule des idées de campagne de son adversairependant plus d’une semaine, après une réunion interne au cours de laquelle de larges groupes (jeunes, étudiants, professionnels,  et travailleurs) ont manifesté un rejet énergique vis-à-vis de sa personne.Aussi, son point le plus faible se situe dans comment  incarner la demande des citoyens pour avoir plus de pouvoir sur le cours de leur vie, enstructurant leurs intérêts par le biais de l’action collective et la capacité régulatrice de l’Etat sur le pouvoir inégal dans la sphère économique

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Trump, grâce à un programme autoritaire de droite, a fait en sorte que le Parti Républicain canalise les demandes conservatrices avec un impact plus grand  dans la destinée du pays. Clinton a fermé tous les canaux pour que, lesdemandes de plus de pouvoir à la société dans la destinée du pays, puissent s’exprimer autour de sa candidature.Comme Sandberg, une foule de cadres, d’entrepreneurs et financiers s’agglutinent à chaque fois que la candidate démocrate monte  sur scène ou qu’elle en descend. Les clichés sur ce qu’est l’establishment ne suffisent pas pour décrire les hommages que l’on distribue sur un terrain chaque fois plus petit, mais grand comme la scène qui aabrité le dîner LGBT au cours duquel Clinton a qualifié de panier de pitoyable les électeurs de Trump (dans de nombreux cas, ce sont des victimes directes des exclusions multiples exercées par un bataillon de millionnaires assis dans les fauteuils face à la candidate).

 

On pouvait anticiper les limites de la campagne démocrate à  l’image de la convention qui a nommé Clinton  candidate : la défense de l’état de sécurité militaire comme instrument pour faire taire les dissensions internes.Mais la résistance publique contre la candidature de Clinton, et l’écrasante réponse faisant taire cette résistance, s’est faite en déplaçant la dispute vers l’ouverture du parti à des propositions plus radicales sur le plan de la sécurité nationale. Les milliers de délégués de Sanders ont ébauché des propositions sur le salaire minimum, le contrôle des banques, la dette des étudiants, le rôle des syndicats, mais l’expression publique la plus puissante de ces demandes ont été les affiches  du ″non à la guerre″ et les interruptions aux (nombreux) orateurs qui ont parlé  pendant la convention au nom des forces armées.

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Le cri de  “U.S.A.! U.S.A.!″et le soutien extatique à chaque discours au nom de la défense nationale ont  été la réponse accablante  des membres de la convention de Clinton. Des jeunes, de toutes races, toutes orientations sexuelles et vêtements différents, athées et musulmans, maîtresses de maison, tous acharnés autour de la défense d’une série de guerres que la majorité d’entre eux ne pourrait énumérer. Ancrée au cœur de la convention démocrate (pas de la républicaine), l’utilisation du pouvoir militaire et de l’état d’exception comme raison extra politique pour faire taire le dissentiment interne et retenir le changement est le signe que c’est là l’unique pays où une politique de classe authentique doit embrasser le pacifisme comme signe principal de ralliement.  Ce n’est pas parce que les guerres en soi sont mauvaises, mais parce qu’en leur nom, on écrase toute possibilité de redistribution des ressources économiques et politiques. Une sorte de Marxisme-Lennonisme, si vous me permettez l’expression, qui comme l’a fait Sanders,capterait le rôle essentiel de la guerre à l’extérieur et la militarisation policière à l’intérieur comme ″disciplinateur″socialdans un pays où la soumission à l’autorité est exigée comme condition de la liberté.

 

Depuis ce jour-là, le triomphe de Clinton contre Sanders a une saveur aigredouce. Si Clinton peut insuffler le patriotisme pour soumettre Sanders, Trump peut s’en approprier beaucoup plus facilement  pour dénoncer les mêmes clintonistes qui avec leur diversité culturelle et raciale érodent les ciments de la patrie qu’ils prétendent défendre. Quand la famille d’un soldat nord- américain d’origine musulmane mort en Afghanistan a reçu les applaudissements de la soirée, le paradoxe apparaissait en direct dans le loft du politique.com  loué pour la convention, des activistes, des consultants et des démocrates variés explosaient d’enthousiasme, sincèrement émus par l’appel à défendre la nation qui leur offrait la protection. Et on les voyait, frappant littéralement sur la table  de l’enthousiasme que provoquait en eux le discours de Michael Bloomberg, le multimilliardaire  qui  dans l’usage ploutocrate de l’espace public  a  devancé  la version modeste de ce qu’incarne aujourd’hui Trump.

 

Dans un autre coin du loft, des jeunes tous habillés pareilsportant des costumes à mi-chemin entre Zara et la  bonne qualité, l’année précédant   leur choix entre l’Etat et le secteur privé, et un groupe de jeunes noirs partisans de Clinton se jetaient sur le téléviseur  avec la même fougue. Et moi qui  les regardais après avoir entendu tant de fois le ton élogieux de Clinton  et de sa claque sur le multiculturalisme ,j’aurais pu croire que depuis Gabriel Prosser jusqu’à Martin Luther King, des millions de noirs avaient donné leur vie et étaient passés par la prison, la torture et les assassinats  pour obtenir que cette nouvelle génération de noirs entre dans des universités d’élite de celles qui ouvrent la voie pour devenir général dans l’armée, banquier et directeur chez Goldman Sachspour reproduire  à partir de là les mêmes injustices et avoir  les mêmes regards sur le monde contre lesquels leurs ancêtres  avaient lutté.Le démantèlement du legs du mouvement pour les droits civils  suppose que l’égalité raciale, de genre  et d’origine  n’altère pas ladistribution du pouvoir et n’attente pas non plus aux droits individuels. Depuis des extrêmes opposés, Malcom X et Trump dénoncent une vérité beaucoupplus évidente: la lutte contre la discrimination, c’est bien un coup mortel porté à l’ordre aux Etats-Unis parce qu’elle élimine l’idée qu’il y a des hiérarchies qui sont hors d’atteinte de la lutte politique.Et si les noirs peuvent être les égaux des blancs, alors, pourquoi les pauvres ne peuvent-ils pas être les égaux des riches ?

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Dans sa campagne en espagnol etdans la recherche du vote des femmes, des hispanos et des noirs qu’elle n’a toujours pas obtenu, Clinton fait des tours de passe –passe pour garantir aux siens et aux autres que rien ne va changer  et que, musulmans ou  gays, les droits de propriété individuelle continueront à organiser les relations sociales.  Syndicats, organisations qui cristalliseront l’action collective ou demanderont des droits sociaux, attendez votre tour. Trump, et la alt-right [NdT: droite alternative. Le terme a été lancé en 2008 par Paul Gottfried, mouvement dont l’idéologie est  centrée sur le protectionnisme et l’isolationnisme, sur la défense de l’identité américaine/judéo-chrétienne et le rejet du multiculturalisme]qui a trouvé en lui  un leader de masses, ébranle le fantasme que Clinton tente de dissimuler : celui de l’impossibilité d’une assimilation totale. Pour espagnol, pourl’instant, appuyez sur la touche 2.

 

Чтоделать?

 

Comme dans n’importe quel autre endroit du monde, la politique aux Etats-Unis s’exprime sur mille plans simultanés. Comme dans aucun autre endroit du monde, l’élection peut mettre à la tête de l’Etat une personne capable de mettre fin à l’humanité, ou du moins de lui rendre la vie beaucoup plus difficile. La politique peut fonctionner sur plusieurs plans pourvu que la planète continue à tourner à une température de moins de 100 degrés. C’est un seuil minimum, on le comprend bien, mais cela aurait dû suffire à n’importe quel candidat démocrate,  après huit ans d’Obama, pour s’imposer facilement face à Trump.

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Il est plus que probable que Clinton tente une gestion raisonnable  dans le secteur domestique. Qu’elle développe l’assurance maladie, l’éducation et les garderies au-delà de ce qui a été fait par Obama. Qu’elle choisisse un ou deux membres de la Cour Suprême qui garantiront et étendront les droits de la  femme et redonneront l’autorisation pour le financement illimité des corporations dans la campagne. Qu’elle améliore le contrôle de l’accès aux armes. Qu’elle agisse sur la justice pour renforcer les droits civils en termes de genre  etde sexe (certainement pas en termes de liberté d’expression et de droit à l’intimité de la vie privée). Qu’elle puisse décider sur des sujets tels que prendre en charge l’émergence du Zika sans trop de débats sur le caractère divin de la condamnation  qui s’abat sur les citoyens de Floride. Il est aussi probable  que l’élargissement du déploiement militaire au Moyen Orient et l’escalade avec la Russie serviront à compenser  l’effet révulsif de ces réformes et finiront  par avoir un effet érosif sur une partie d’entre elles.

 

Ensemble ou séparées, ces raisons pourraient être suffisantes pour que Clinton mobilise derrière elle, toute une série de secteurs qui suffiraient à la faire gagner. Mais Clinton a été délibérément plus efficace pour définir l’association du parti avec une élite nationale moderne et cosmopolite que pour s’ériger en candidate des nombreux partis démocrates qui se sont fait connaître lors des primaires  en réclamant, à juste titre, une identité politique plus autonome par rapport à l’ establishment. A contrario, la figure de Trump catalyse, dans la réaction violente  contre le défi que la figure d’Obama et de Clinton représentent pour la nation blanche, la plainte due à l’essoufflement  d’une mobilité sociale montante  qui  a  amorcé une chute au cours des dernières 40 années. Le résultat de l’élection laissera des marques fondamentales dans la société en fonction de qui sera l’élu, mais pourra difficilement constituer la fin de ces mutations conçues sous lelarge parapluie  du néolibéralisme, dont  sont issus les deux candidats, d’horizons très différents, et qui se profilent pour les perpétuer. 


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